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jeudi, août 18, 2022

Guerre en Ukraine : Iter, ISS… Les programmes scientifiques internationaux menacés ?

« Il est facile de mettre fin à vingt ans de collaboration, mais rebâtir quelque chose ensuite deviendrait très compliqué ». Cet avertissement de plusieurs chercheurs en dit long sur l’incertitude dans laquelle baignent les deux principaux projets scientifiques internationaux. Depuis plusieurs décennies, l’idée de reproduire sur Terre la réaction en chaîne observée à la surface des étoiles – le projet ITER – fait l’objet d’un effort sans faille, impliquant simultanément l’Europe, les Etats-Unis et la Russie. Cette collaboration planétaire est aussi le moteur de la station spatiale internationale (ISS), considéré comme le projet scientifique le plus long de l’Histoire (vingt-deux ans d’occupation en orbite, plus de 100 milliards de dollars investis et près de 3000 expériences menées…). Pourtant, avec le drame ukrainien, certains s’interrogent : et si ces deux initiatives finissaient par dérailler ?  

« Nous sommes dans l’extraordinaire, confie Bernard Bigot, le directeur général du programme de recherche ITER. Tout peut basculer en un clin d’oeil et il faut à tout prix éviter les décisions hâtives ». Depuis le début de la guerre, plusieurs instituts de recherche ont pris leurs distances vis-à-vis de la Russie. Des pays comme l’Allemagne ont même décidé de stopper toute collaboration scientifique, actuelle ou future. « Jamais l’occident ne s’est montré aussi virulent avec le pays de Vladimir Poutine », note avec effarement l’historien des sciences Michel Blay. Aujourd’hui, des musiciens russes n’ont plus le droit de jouer et une université italienne a fait annuler un cours sur Dostoïevski… Des réactions totalement insensées. Avec une telle logique, autant ne plus utiliser le tableau de classification des éléments de Mendeleïev puisqu’il a été élaboré par un chercheur né en Sibérie ! »  

Sur le chantier d’Iter, à Cadarache (Saint-Paul-Lez-Durance), quelques ouvriers ont jeté récemment les drapeaux russes dans les poubelles. Ambiance. Depuis cet épisode malheureux, les regards scrutent avec anxiété les carnets de commandes. Car en avril/mai 2022, la Russie doit livrer une bobine servant à confiner le plasma à très haute température du futur réacteur. Que se passera-t-il si elle n’honore pas son engagement ? « Sur un plan technique, le projet peut se poursuivre sans elle », affirme Jean Jacquinot, ancien directeur du réacteur expérimental Joint European Torus (JET) et conseiller scientifique d’ITER. Cependant, si les Russes n’apportent pas leur quote-part, un autre pays partenaire devra le faire et produire les fameuses bobines, ce qui entraînerait de nouveaux retards et des coûts supplémentaires. « Tout le monde y perdrait », conclut le physicien, qui précise : « La collaboration scientifique avec les Russes a toujours été très fructueuse. Elle est en outre un canal de transmission des idées démocratiques occidentales vers l’Est. A mon avis, cela a bien plus d’importance qu’un retard de chantier d’un ou 2 ans. »  

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De son côté, si la Russie décidait de claquer la porte, elle abandonnerait un projet où elle joue un rôle historique puisque ce sont ses chercheurs qui ont imaginé les premiers le principe de la fusion dans un tokamak, cette chambre en forme de donut qui constitue le coeur d’ITER. Bernard Bigot veut croire que cela n’arrivera pas. « A l’heure où je vous parle, il n’y a pas de volonté de sécession de la part des Russes ni d’un des 6 autres partenaires. Tous ont d’ailleurs signé un traité les engageant à fournir en nature et en devises les ressources nécessaires à la construction d’ITER. Ce document stipule qu’aucun événement de nature politique ne doit avoir d’impact sur le projet. Je suis en relation presque quotidiennement avec mes collègues russes et leur gouvernement. Ils assurent que le travail progresse normalement sur la fameuse bobine ».  

Un embargo sur les pièces après l’invasion de la Crimée

Si Bernard Bigot garde confiance, c’est aussi parce que le projet ITER en a vu d’autres. « En 2014, lorsque la Russie a envahi la Crimée, seuls les américains pouvaient produire un système électronique indispensable. Mais comme un embargo entre les pays avait été décrété, nous avons dû, avec l’accord des États-Unis, transformer la commande de la Russie en une demande émanant de l’organisation ITER. Ainsi, les fournisseurs américains ont pu nous livrer les éléments. Nous les avons ensuite transmis aux Russes, avec l’engagement formel de leur part que ces pièces serviraient bien à l’usage prévu ».  

La morale de cette histoire ? Il ne faut pas sous-estimer la capacité de survie des grands projets. Cette maxime s’applique d’ailleurs à l’ISS. Sur twitter, Dmitry Rogozin, le directeur général de Roscosmos, met de l’huile sur le feu en évoquant ouvertement la possibilité d’une chute du laboratoire orbital. D’autres anticipent une séparation des modules russes et américains. Jean-François Clervoy, ingénieur et ancien astronaute de l’ESA (Agence spatiale européenne) et de la NASA, prend ces hypothèses avec beaucoup de recul : « Techniquement, un désamarrage est possible. Mais les deux parties en souffriraient. Les Russes n’auraient plus à leur disposition les gyroscopes qui se trouvent sur le module américain Destiny dont les astronautes se servent pour contrôler l’orientation de la station. Ils dépendraient donc de la propulsion pour effectuer cette tâche ce qui poserait un certain nombre de difficultés à commencer par la consommation de carburant.De même, ils manqueraient d’énergie électrique pour faire fonctionner leur propre segment au maximum de ses capacités. De leur côté, les Américains devraient trouver un système pour remplacer la propulsion fournie par l’autre partie. C’est sans doute faisable temporairement grâce à leurs vaisseaux de ravitaillement. Mais ce n’est pas l’idéal ». 

Jusqu’ici, la communauté scientifique refuse de croire à la chute pure et simple de la station. Pour qu’un tel scénario se réalise, il faudrait que les cosmonautes reçoivent l’ordre de se retirer dans le Soyouz, laissant le reste de l’équipage à bord. Les propulseurs du Progress – le vaisseau ravitailleur – forceraient ensuite la station à descendre, obligeant les Américains à évacuer. « Je ne vois pas du tout les Russes oser mettre en danger la vie d’un astronaute, quelle que soit sa nationalité, et faire courir le risque de faire rentrer la station spatiale dans l’atmosphère de façon aléatoire sur des trajectoires survolant de nombreuses villes », commente Jean-François Clervoy.  

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« Si la guerre ne dure pas trop longtemps, les grands projets comme ITER ou l’ISS devraient survivre à cette crise, en raison notamment des gros investissements consentis par les Etats concernés », pressent Michel Blay. Pour le moment, le personnel présent à bord de l’ISS continue de faire son travail normalement. Le très récent rehaussement d’altitude – il en faut un par mois – n’a pas posé de problème. Et il est toujours prévu que l’américain Mark Vande Hei retourne sur Terre le 30 mars prochain à bord du vaisseau russe. Seul petit bémol : les cosmonautes de l’ISS ont reçu pour consigne de stopper leur coopération lors des expériences menées par l’Allemagne. « Le code de bonne conduite que signent tous les astronautes en partance pour l’ISS, prévaut malgré tout, observe Jean-François Clervoy qui rappelle qu’en vingt ans, aucune vraie dispute n’a eu lieu là-haut ». Peut-être faudrait-il lire ce texte aux chefs d’Etats du monde entier.  

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