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jeudi, juin 30, 2022

À Moscou, Alexeï Lioubimov joue une œuvre ukrainienne, son récital interrompu par la police

En première partie du concert, le musicien interprétait un morceau de Valentin Silvestrov. Réfugié en Allemagne, ce compositeur avait comparé Vladimir Poutine à Ben Laden.

La musique a été interrompue par la force des baïonnettes. Ou, plutôt, par une alerte anonyme à la bombe. Telle est le prétexte invoqué mercredi soir par les forces de l’ordre russes intervenues dans une petite salle de Moscou, où se tenait un récital du pianiste Alexeï Lioubimov. Le Russe de 77 ans s’y produisait avec la soprano Yana Ivanilova, lorsque des agents de police sont apparus sur scène, en deuxième partie de soirée, en intimant au musicien de faire cesser sur-le-champ la musique. Malgré la pression, Alexeï Lioubimov a achevé, sous les acclamations, son interprétation de l’Impromptu No.2 Op.90 de Schubert.

L’irruption de la police moscovite au concert d’Alexeï Lioubimov a été abondement partagé sur les réseaux sociaux par le public présent dans la salle. Les images diffusées sur Twitter ou encore sur Telegram montrent deux agents accoster le pianiste, en pleine interprétation, se pencher vers lui puis s’adresser aux spectateurs. À l’achèvement du morceau, Alexeï Lioubimov lève brièvement un poing victorieux au ciel alors que le public lui adresse une ovation. Évacué peu après, le bâtiment a été fouillé, en vain, pendant deux heures et demie. «Nous avons d’abord attendu l’arrivée des chiens, puis les chiens ont vérifié les locaux. Tout a traîné jusqu’à minuit et demi», a témoigné jeudi un employé de la salle, le Rassvet, pour le journal indépendant The Moscow Times .

La culture prise en étau

Derrière la fausse menace à la bombe se cachait, peut-être, un motif plus politique, ont estimé de nombreux observateurs. L’arrivée de la police «pourrait être liée à la nationalité du compositeur», mentionne par exemple l’employé du Rassvet. Car avant de donner la musique du romantique autrichien, Alexeï Lioubimov avait joué Valentin Silvestrov. Réfugié en Allemagne depuis le début de l’invasion russe, le compositeur ukrainien reconnu, aujourd’hui âgé de 84 ans, avait notamment créé ces dernières semaines une nouvelle orchestration de Prière pour l’Ukraine, un hymne patriotique traditionnel. La composition a notamment été interprétée en mars lors du concert pour l’Ukraine organisé par le Met Opera de New York.

Ami de Valentin Silvestrov, Alexeï Lioubimov avait choisi de jouer une pièce moins sulfureuse à Moscou. Son choix s’était arrêté au cycle musical Stufen, pour soprano et piano, une œuvre sur laquelle les deux artistes avaient déjà collaboré par le passé, notamment en 1989. Historiquement mal-aimé par le pouvoir soviétique, le compositeur n’a pas non plus mâché ses mots à l’encontre du président russe Vladimir Poutine. «Qui soutient Poutine ? Des criminels ! Il les a recrutés et les a habillés de costumes élégants, a ainsi déclaré Valentin Silvestrov dans un entretien accordé le mois dernier à la chaîne allemande Deutsche Welle . C’est un terroriste comme Ben Laden , mais mille fois plus puissant. Il devrait être classé comme un terroriste international et mis sur la liste des personnes recherchées.»

Depuis le 24 février, les autorités russes ont renforcé leur mainmise sur les médias et sur toute forme d’opposition, en fermant les plusieurs rédactions basées en Russie et en procédant à des arrestations massives. Il est interdit d’employer le mot «guerre» pour parler des opérations menées par les forces armées russes en Ukraine, et qualifiées «d’opération militaire spéciale» par le Kremlin. Dans le monde de la culture, le conflit a enfin entraîné une cascade d’annulations de concerts, de sorties de films ou encore de tournées de ballets, ainsi que plusieurs départs précipités de talents européens.

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