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mercredi, juillet 6, 2022

Revenus, vote… Qui sont vraiment les Français antivax ?

Peut-on dresser un portrait-robot du français antivax ? Ou du moins tenter de cerner ce mouvement protéiforme ? Est-il militant, plutôt de droite ou de gauche ? Est-il conspirationniste ? L’opération s’avère ardue, tant ce mouvement est hétérogène, mais aussi parce que les antivax ne sont pas si nombreux que cela, qu’ils refusent bien souvent de répondre aux enquêtes des chercheurs et sociologues et que les données réellement précises à leur sujet manquent.  

C’est ce qu’explique notamment Jeremy K. Ward, sociologue au Centre de recherche médecine, science, santé et société (CNRS, Inserm) et membre de la Commission technique des Vaccinations de la Haute autorité de santé. L’analyse de ce chercheur, qui étudie depuis des années les mouvements conspirationnistes et antivax, loin des analyses parfois réductrices ou caricaturales, permet de rendre compte de la complexité de cette question qui occupe l’actualité depuis des années, et plus encore depuis la pandémie de Covid-19. 

L’Express. Peut-on chiffrer le mouvement antivax en France ? Combien sont-ils ? 

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Jeremy K. Ward. Si vous prenez les ‘vrais’ antivax, c’est-à-dire ceux qui refusent catégoriquement toute forme de vaccination et qui pensent que la vaccination est dangereuse pour la santé, les études que nous avons réalisées indiquent qu’ils représentent entre 2 et 4% de la population générale, soit entre 1,3 et 2,6 millions de Français. Dans une enquête menée mi-juillet et dédiée au Covid-19, nous montrons qu’environ 83% de la population a commencé le processus de vaccination ou compte le faire. Mais les 17% qui indiquent qu’ils ne se feront « probablement pas » ou « certainement pas » vacciner » ne sont pas pour autant forcément antivax, il y a aussi une partie « d’hésitants ». 

« Le sentiment antivax est plus présent chez les femmes que les hommes »

Ce que nous constatons, c’est que plus le temps passe et plus les intentions augmentent [selon une enquête de Santé Publique France publiée en avril dernier, 43% des Français affirmaient qu’ils ne se feraient probablement pas (22%) ou certainement (21%) pas vacciner, NDLR]. Mais cela veut aussi dire que plus cette proportion réduira, plus elle sera susceptible de contenir des personnes qui ne changeront plus d’avis ou qui rejetteront totalement la vaccination contre le Covid-19. 

Si vous deviez dresser le portrait-robot de l’antivax français, à quoi ressemblerait-il ?  

Le problème, c’est que les données scientifiques ne permettent pas de véritablement répondre à votre question. Un exemple : nous avons une base de données regroupant 3000 personnes. Seulement 2 à 4% sont antivax, cela représentent entre 60 et 120 personnes. Cela n’aurait pas grand sens de faire des statistiques descriptives avec un échantillon si petit. Néanmoins, quelques grandes lignes se dessinent. Nous savons qu’en général la méfiance envers les vaccins est plus présente chez les personnes qui ont un faible revenu. Le sentiment antivax est également plus présent chez les femmes que les hommes et se retrouve plutôt chez les personnes qui rejettent totalement les partis politiques, ou qui sont proches des partis d’extrême droite, et dans une moindre mesure d’extrême gauche.  

Le portrait-robot serait donc celui d’une femme qui a un faible revenu et est proche de l’extrême droite ? Trop caricatural et réducteur pour comprendre le mouvement n’est-ce pas ? 

Je viens de vous donner le profil des personnes qui pensent que les vaccins sont nocifs pour la santé. Mais ce profil n’est plus le même si l’on s’intéresse spécifiquement aux antivax qui militent. Et ceux qui manifestent contre le passe sanitaire ne sont pas forcément les mêmes que ceux qui militent sur Internet. Prenez le cas de l’extrême droite : la majorité des électeurs sont plutôt issus des CSP- [les catégories socioprofessionnelles modestes, comme les ouvriers ou employés à bas revenus, NDLR], alors que dans les manifestations, vous avez une surreprésentation de CSP+ [cadres, hauts revenus, NDLR]. 

De plus, les manifestations anti-passe sanitaire sont très hétérogènes. Les mouvements traditionnels antivax y sont très présents. Mais il y a aussi l’extrême droite, notamment via Florian Philippot qui gravite dans les cercles complotistes. A la gauche de la gauche, il y a une partie qui est embêtée et dont le discours consiste à dire « nous ne sommes pas contre la vaccination, mais contre le passe » et qui tente de faire un peu de ménage dans les cortèges, en enlevant certaines banderoles, et une autre partie opposée à la vaccination. Il ne faut pas oublier les groupes Gilets jaunes. Et dans tout cela, personne ne sait si les antivax composent la majorité des cortèges ou pas. J’aimerais dire que non, mais à mon avis, la réponse est oui. En revanche, dans les 30 à 40% de Français qui soutiennent le mouvement [34% selon un sondage Ifop et 40% selon un sondage Harris Interactive NDLR], la grande majorité n’est pas antivax.  

Dans vos travaux, vous suggérez qu’il n’est pas possible de dissocier le fait d’être antivax à une critique de la politique, voire un rejet de la société. Être antivax serait donc une position fondamentalement politique ? 

Critiquer les vaccins sur le plan scientifique, c’est forcément une critique politique. Croire qu’un vaccin est dangereux, mais tout de même sur le marché, c’est penser que l’État et les institutions n’ont pas fait leur travail, voire mentent et nuisent sciemment. D’ailleurs, il n’existe quasiment pas d’acteurs antivax qui ne proposent pas de critiques politiques. Elle peut être d’extrême droite ou d’extrême gauche, mais la plupart du temps, cette critique est non partisane. Il s’agit de discours contre les institutions, mais qui refusent l’affiliation à des mouvements politiques classiques, voire qui rejettent ces mouvements. Ce qui ne veut pas dire que les partis politiques ne tentent pas de reprendre ou d’accompagner les antivax. 

La désillusion pour les partis politiques, qui se traduit notamment par la chute de la participation aux élections, voire la désillusion pour la société moderne en général, peut-elle expliquer l’importance du mouvement antivax aujourd’hui ? 

Pas forcément. Le mouvement antivax décolle véritablement en France à partir de 2009, se consolide en 2018 avec l’obligation vaccinale pour les enfants [depuis le 1er janvier, 2018, les enfants de moins de 2 ans doivent être vaccinés contre 11 maladies, NDLR] et émerge de nouveau avec le Covid-19. Or, la faible confiance envers la politique commence bien avant 2009. Il y a néanmoins un lien entre les positions antivax et l’insatisfaction envers le système politique : moins une personne est en contact avec les partis politiques – qui sont des « machines à sélectionner » les sujets sur lesquels il est légitime de débattre et exclure les autres -, moins elle suit l’activité des médias classiques – qui ont également pour fonction d’organiser des débats dans un périmètre où on ne dit pas n’importe quoi -, plus elle aura de risques d’être proche des positions antivax. Et c’est pareil pour le complotisme.  

Il ne faut pas non plus oublier qu’une majorité des Français expriment une méfiance envers le fonctionnement des institutions. Notre étude Slavaco parue en juillet 2021, indique que 53% des répondants n’ont pas confiance dans le gouvernement et sa gestion de l’épidémie. Mais cela ne veut pas dire qu’ils sont tous antivax : 75% d’entre eux sont déjà vaccinés ou ont l’intention de l’être.  

Comment devient-on antivax ? Quel rôle jouent les sites de désinformation et les réseaux ?  

Il existe de nombreux facteurs qui peuvent jouer. L’un des plus importants est le fait de rencontrer des groupes qui produisent du contenu – article, vidéo, discours – antivax, que ce soit dans la vie réelle ou sur internet. Beaucoup de gens se permettent de dire que les réseaux sociaux jouent un grand rôle. Mais si vous regardez les données scientifiques, il n’est pas possible de l’affirmer. En l’état, il existe beaucoup de théories, d’hypothèses, mais peu de certitudes.  

C’est d’ailleurs aussi vrai pour la radicalisation antivax que pour la radicalisation terroriste. Dans les deux cas, il faut mener ce que nous appelons des  » études de trajectoire de vie » afin de trouver les facteurs qui font basculer quelqu’un dans la radicalisation et à quel moment, etc. Cela représente un travail considérable, difficile et coûteux. Il est beaucoup plus simple d’analyser le comportement de millions d’utilisateurs de Twitter ou Facebook, sauf que cela ne donne qu’un instantané, une petite partie de la vie de ces personnes à en temps T. Aujourd’hui, nous avons des milliards de données Internet, et des données issues de la vie réelle, mais les deux ensembles ne sont pas reliés. On connaît le rôle d’internet dans la radicalisation, mais on ne sait pas si Internet à un plus grand impact que les évènements de la vie réelle. 

On observe pourtant que les mouvements antivax sont très présents sur les réseaux sociaux, notamment Facebook et Telegram. Ils y organisent leur manifestation, diffusent leurs arguments, tentent de convaincre. N’est-ce pas un important outil de « recrutement » ?  

Faut-il attribuer la causalité du mouvement antivax aux réseaux sociaux ? S’il existe un débat scientifique intense sur la question, peu de chercheurs répondent par l’affirmative. Ce que nous savons, c’est que les réseaux sociaux constituent une pièce d’un puzzle beaucoup plus complexe. Ils ont une influence et constituent souvent une étape : vous posez une question, puis vous entrez dans le discours antivax ou complotiste, ou alors vous avez déjà des doutes parce que vous avez discuté avec une personne antivax dans votre entourage, puis vous regardez une vidéo ou un article qui vous convainc. 

Mais il faut prendre en compte l’ensemble du paysage informationnel qui est beaucoup plus riche que cela. Les utilisateurs des réseaux sociaux ont tendance à suivre des proches ou des célébrités. Si personne ne diffuse de contenu antivax ou complotiste dans ce cercle, l’utilisateur en question y sera peu confronté. De l’autre côté, il ne faut pas non plus oublier que les contenus des réseaux sociaux peuvent se déverser dans la sphère publique, toucher les médias et les politiques. 

Il est également possible de constater, tant sur Instagram, que Telegram ou Facebook, des ponts entre certains antivax et les théoriciens du complot QAnon, ou des partisans des « médecines magiques et naturelles », voire chez des coachs sportifs, de méditation, de yoga. De nombreux courants semblent traverser le mouvement antivax. Observez-vous aussi cela ? 

Ce qui est intéressant, c’est qu’avant 2009, la vaccination intéressait, outre les experts, surtout les milieux proches de l’ésotérisme et des médecines dites alternatives. Mais la grande publicité accordée à certains débats sur la vaccination a attiré de nouveaux acteurs. Depuis 2009, les vaccins sont effectivement devenus un sujet dont se saisissent tous les différents acteurs que vous citez. Certains y ont vu un nouvel objet sur lequel appliquer leur discours idéologique. Mais ce que nous constatons depuis cette date est une connexion avec l’extrême droite, dont l’un des principaux représentants est le site complotiste Egalité et réconciliation*, qui n’avait rien publié sur la vaccination avant 2009, et qui diffuse 20 à 30 contenus antivax par an depuis. Nous observons aussi, dans une moindre mesure, une connexion avec l’extrême gauche et les Verts. 

Via les mouvements partisans des médecines dites alternatives et de l’ésotérisme ?  

Pas forcément, non. Dans ces groupes, il y a des personnes d’extrême droite, d’extrême gauche, des « verts bruns ». Les mouvements liés au yoga et la méditation, quand ils sont politisés, ne sont pas forcément de gauche. C’est un milieu complexe qu’il est difficile de cartographier précisément. 

L’entremêlement de ces différents cercles, notamment ceux complotistes et antivax, peut-il s’expliquer par le degré de radicalité des croyances des personnes concernées ?  

Les théories du complot affirment le plus souvent qu’il existe une concertation des puissants pour cacher la vérité. C’est un discours que vous retrouvez aisément chez les antivax les plus radicaux, mais moins chez les antivax qui doutent seulement » d’un certain type de vaccins, parce qu’il s’agit d’une croyance très radicale. Mais au final, ce ne sont pas les discours les plus radicaux qui fonctionnent le mieux, ce sont ceux qui suggèrent que « tel expert est payé par telle ou telle entreprise, donc il est sous influence ». Quel est le parfait discours antivax ? Prenez un scandale qui a existé, comme celui du Médiator et calquez y un discours antivax.  

Il faut aussi rappeler que nous avons trop tendance à voir les théories du complot comme des idées qui circulent et pas suffisamment comme un mouvement politique structuré, avec des militants qui produisent des contenus, vont à la rencontre de la population. C’est pareil pour le mouvement antivax qui, depuis les années 2000 et surtout 2010, s’est structuré autour des grands sites complotistes, qui produisent du contenu et s’organisent dans les mouvements politiques. 

La mise en place du passe sanitaire qui, s’il n’impose pas la vaccination, y incite très fortement, ne va-t-elle pas renforcer les convictions des antivax ?  

Oui, c’est un risque identifié dans la littérature scientifique internationale. Contraindre, c’est risquer de radicaliser les hésitants qui deviendraient alors contre la vaccination et de radicaliser encore plus ceux qui sont déjà contre. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles les obligations vaccinales qui ont été mises en place pendant les 30 glorieuses ont été associées d’exemptions religieuses et philosophiques. L’idée était de couper l’herbe sous le pied des antivax, de réduire la potentielle mobilisation.  

« Le passe sanitaire n’est pas forcément le meilleur outil pour pousser les personnes les plus à risque à se vacciner »

Aujourd’hui, la mise en place du passe sanitaire a vu l’émergence d’un mouvement anti-passe. Il est sans doute encore un peu tôt pour savoir si cela renforcera le mouvement antivax. Cela dépendra de l’évolution de l’épidémie et du fait de savoir si le passe sanitaire est temporaire ou s’il perdure. Dans ce dernier cas, le risque sera renforcé. Est-ce qu’il mérite d’être pris ? Difficile à dire. La couverture vaccinale est très importante, surtout pour les publics à risque. Sauf que le passe sanitaire n’est pas forcément le meilleur outil pour pousser les personnes les plus à risque à se vacciner. Ce ne sont pas les personnes de plus de 90 ans qui vont le plus au restaurant, au cinéma, au musée, ni les immigrés récents, ni les SDF, ni, en général, toutes les personnes qui sont les plus éloignées du système de santé.  

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*Jeremy K. Ward et ses collègues ont mené une analyse de 254 sites Internet critiques contre les vaccins. Ils ont constaté que la majorité est antivax, et que parmi ces sites antivax, la majorité est également complotiste. Les chercheurs ont également observé qu’une partie de ces sites est composée de sites complotistes d’extrême droite, dont le principal est Egalité et réconciliation, fondé et présidé par Alain Soral. 

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