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jeudi, août 18, 2022

Radioactivité: « 110 000 personnes en Polynésie ont pu être touchées par les essais nucléaires »

[Cet article a été initialement publié le 9 mars 2021, nous le republions à l’occasion de la visite présidentielle d’Emmanuel Macron en Polynésie française] 

De 1966 à 1996, la France a procédé à 193 essais nucléaires sur Moruroa et Fangataufa, deux atolls en Polynésie française. Jusqu’en 1974, ces essais étaient atmosphériques, avec des particules ayant touché l’ensemble de la population polynésienne. Dans Toxique (PUF), fruit d’une enquête de deux ans, Sébastien Philippe, enseignant-chercheur à l’université de Princeton spécialisé dans les questions nucléaires, et Tomas Statius, journaliste pour le média d’investigation en ligne Disclose, analysent les conséquences sanitaires et environnementales de ces explosions. A partir de documents militaires déclassifiés, ils révèlent que le niveau réel de la radioactivité à laquelle la population polynésienne a été exposée aurait été constamment sous-évalué. A L’Express, Sébastien Philippe présente les éléments qui lui font affirmer que « le secret, le mensonge et la négligence » continuent à marquer l’expérience atomique en Polynésie française. Entretien. 

L’Express : Vous publiez une enquête sur les essais nucléaires en Polynésie, alors que l’Inserm vient de dévoiler un rapport expliquant qu’en se basant sur les études existantes, les chercheurs ne peuvent pas conclure à des liens entre les essais nucléaires et des pathologies comme le cancer de la thyroïde. Ces deux publications ne sont-elles pas contradictoires ? 

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Sébastien Philippe : Globalement, nous sommes en accord sur beaucoup d’aspects. Le rapport de l’Inserm nous confirme que le risque de développer certains cancers augmente bien avec l’exposition. Sa conclusion principale c’est qu’à cause du manque de connaissances sur la santé de la population, sa taille restreinte, les niveaux d’expositions qui sont faibles mais dont les incertitudes associées sont grandes, et le temps qui passe, il est très difficile de conduire des études qui pourraient produire des résultats statistiquement significatifs. 

Ce rapport confirme donc les problèmes graves associés aux chiffres disponibles qui sont au coeur du processus d’indemnisation. L’absence ou la qualité de ces données n’est ni la responsabilité des populations polynésiennes ni celle des vétérans du nucléaire. 

Dans le livre, on retrouve des témoignages de personnes qui imputent leur maladie aux essais nucléaires. Mais n’est-il pas impossible, à partir du ressenti de personnes, d’établir des liens de causalité ?  

Une grande partie des témoignages recueillis sont des personnes qui ont été reconnues comme victime par la loi Morin de 2010, et il y a donc une présomption de causalité entre le fait que ces personnes ont été exposées aux retombées radioactives et leur pathologie. Certains ont été exposés de façon externe par les dépôts au sol, ou dans les machineries des bateaux de la marine, d’autres ont bu de l’eau contaminée. D’un point de vue scientifique, il est aujourd’hui clair que plus on est exposé aux rayonnements ionisants, plus on augmente les risques de développer des maladies radio-induites. C’est ce que confirme aussi le rapport de l’Inserm. Toute la question de ces dix dernières années, c’est qu’après avoir reconnu ce statut de victime et écrit dans la loi qu’il y avait bien une présomption de causalité, on a décidé de ne pas indemniser tout le monde en introduisant le concept de « risque négligeable ».  

Pendant les sept premières années, ce « risque négligeable » était évalué sur la base d’un logiciel de calcul développé par des chercheurs américains permettant d’estimer la probabilité qu’un cancer ait été causé par une exposition à des rayonnements ionisants. Sauf que les données utilisées pour faire marcher le logiciel reposaient sur des erreurs méthodologiques majeures. Le tout dans une absolue opacité pour les requérants, car le Civen (le comité d’indemnisation des victimes) ne commente jamais ses décisions.  

Comme nous le montrons dans notre enquête à partir d’archives déclassifiées, les décisions du Civen se basent sur des études évoquant des valeurs d’exposition présentées comme maximales, alors que ce n’est pas le cas pour tous les rapports que nous avons pu passer au peigne fin. L’absence ou la sous-évaluation de ces données ont un impact direct sur le processus d’indemnisation…  

Jusqu’en 2017, du fait de cette notion de « risque négligeable », le pool de personnes qui pouvaient être indemnisées si elles développaient une pathologie reconnue se limitait ainsi à 10 000 personnes. Puis, les parlementaires ont fait supprimer cette disposition avec la Loi sur l’égalité réelle de l’Outre-Mer (EROM). On pouvait ainsi indemniser beaucoup plus de personnes, tout le monde bénéficiant d’une présomption de causalité entre l’impact des essais et une pathologie reconnue. Mais cela a très vite été recadré par une nouvelle limite imposée en 2018, celle du 1 mSv par an.  

Aujourd’hui, il faut que les personnes aient reçu une dose supérieure à cette valeur en un an, alors qu’on sait qu’elles ont souvent été exposées pendant les huit ans qu’ont duré ces essais. On se focalise ainsi sur une année, sans qu’on ne sache exactement pourquoi. Cela revient à relimiter le nombre de personnes susceptibles d’être indemnisés à environ 10 000, sachant qu’un nombre bien moins important d’entre eux développeront un cancer.  

« Nous avons trouvé des erreurs flagrantes dans les calculs »

Selon vous, les données ont été sous-estimées par les autorités françaises. Comment ?  

Des hypothèses n’ont pas été prises en compte correctement, et nous avons trouvé des erreurs flagrantes dans les calculs. Par exemple, les calculs du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) ont considéré que pour l’essai Aldébaran mené en 1966, les habitants de l’archipel des Gambier consommaient uniquement de l’eau de rivière et non pas de l’eau de pluie, potentiellement vingt fois plus radioactive. Or les témoignages que nous avons recueillis, ainsi que des publications scientifiques de l’époque et des données de l’INSEE indiquent le contraire. La consommation d’eau de pluie est également confirmée par des documents officiels que nous nous sommes procurés. 

L’atoll de Tureia et les Gambier, qui sont les zones habitées les plus proches des atolls nucléaires de Moruroa et Fangataufa, ont été les plus touchés, sans qu’on ne tienne au courant les populations de ce qui se passait. En matière d’exposition et de contamination des populations, nous démontrons que les doses reçues ont potentiellement été bien plus importantes que ce qu’on a affirmé.  

A Tureia, un document de 1971 montre par exemple qu’après l’essai Encélade, des gouttes d’eau chargées de particules radioactives ont ruisselé dans les citernes utilisées pour la consommation d’eau potable. Le Service mixte de contrôle biologique (SMCB) s’en est inquiété. Dans un rapport, on peut ainsi lire que les enfants et nourrissons ont absorbé 86 et 120% de la dose maximale que leur thyroïde peut supporter en une année. D’après les calculs réalisés par le CEA en 2006, la dose assimilée sur l’organe aurait été de 27 mSV pour les jeunes enfants. Nous estimons que cette dose pourrait avoir atteint le double, notamment parce que le CEA considère que la population locale boit deux fois moins d’eau qu’ailleurs. 

En 1974, le dernier essai, Centaure, aurait selon votre enquête eu un impact jusqu’à Tahiti, où se concentrait plus de deux tiers de la population totale de la Polynésie française… 

Centaure a été l’un des tirs les plus contaminants de l’histoire des essais. C’était l’un des derniers essais en plein air avant de passer aux essais souterrains, et le programme a eu lieu dans des délais extrêmement serrés. Un document d’époque souligne même que « l’accumulation des contraintes de tous ordres a porté jusqu’à la limite de rupture le difficile équilibre entre les impératifs de sécurité et les exigences du calendrier ». 

En nous appuyant sur des informations issues des sources déclassifiées ainsi que sur les données météorologiques de l’époque disponibles aujourd’hui, nous avons modélisé sur ordinateur la trajectoire du nuage radioactif heure par heure au-dessus de la Polynésie. On le voit ainsi partir en ligne droite de Moruroa vers l’île de Tahiti, à plus de 1000 kilomètres. Quarante-huit heures durant, aucune mesure n’a pourtant été prise pour alerter ou mettre la population de Tahiti à l’abri. Alors qu’il frappait l’île, le nuage a été lavé par la pluie et les éléments radioactifs sont tombés sur le sol. Les pluies radioactives et les retombées sèches ont d’abord touché le sud de l’île, mais Papeete a également été atteint, alors que la zone urbaine de capitale concentrait à l’époque 80 000 personnes.  

Dans les archives, on voit que des mesures ont été prises tout autour de l’île, et que les valeurs pouvaient varier d’un facteur de cent. Nous montrons que ces mesures historiques sur les retombées n’ont pas été totalement et correctement prise en compte dans les reconstructions de dose du CEA en 2006 qui sont au coeur du processus d’indemnisation. Notre réévaluation de cet essai fait passer la dose efficace reçue par la majorité des habitants de Tahiti au-dessus des 1mSv par an, le seuil qui est aujourd’hui utilisé par le comité d’indemnisation. Aux habitants de Tahiti, il faut aussi ajouter ceux des îles sous le vent comme le suggèrent des mesures d’époque disponibles dans les documents déclassifiés et notre modélisation du parcours du nuage. 

Avec cette nouvelle estimation, c’est près de 110 000 personnes qui seraient au-dessus du seuil inscrit aujourd’hui dans la méthodologie du Civen, et pourraient être potentiellement indemnisées, dans le cas où elles développeraient l’une des vingt-trois maladies reconnues par la loi. Nous estimons à 10 000 le nombre de personnes qui ont pu développer une telle pathologie de 1975 à 2020. 

« Le mensonge fait partie de l’héritage des essais en Polynésie depuis le début »

Pour vous, le secret, les mensonges et la négligence continuent à être l’héritage de cette aventure atomique en Polynésie française. Pourquoi ?  

En étudiant la masse d’archives déclassifiées en 2013, nous nous sommes aperçus que l’Etat couvrait encore beaucoup d’informations sur les conséquences des essais. C’est d’ailleurs très ironique. Car quand on réalisait des essais atmosphériques, beaucoup de pays récupéraient des poussières et gaz radioactifs, et étaient donc capables de déceler la composition de ces bombes. C’est d’ailleurs comme ça que les Anglais étaient au courant de l’impasse de nos travaux sur le développement de nos armes thermonucléaires (les fameuses bombes « H ») et ont pu nous donner un coup de pouce vers la solution. En revanche, les personnes sur place eux n’en savaient rien.  

Le mensonge fait donc partie de l’héritage des essais en Polynésie depuis le premier jour. Comme on le sait depuis l’enquête de Vincent Jauvert pour le Nouvel Observateur en 1998, il y a eu un gros raté dès la première expérience du 2 juillet 1966, après laquelle l’archipel des Gambier a subi des retombées importantes. Un ministre sur place a été exfiltré, mais les habitants eux n’ont rien su. Et un rapport a expliqué qu’il fallait peut-être minimiser les données, une recommandation qui sera suivie à la lettre. C’est un peu le péché originel.  

La négligence, c’est quand, comme à Tureia en 1971, on a mesuré la contamination de l’eau consommée par les enfants, mais qu’on n’a rien dit, laissant ainsi des familles entières boire une eau contaminée aux produits de fission frais. C’est incompréhensible. La moindre des choses aurait été de nettoyer et de prévenir les populations.  

Tout cela continue malheureusement aujourd’hui. Par exemple, le Civen écrit dans sa méthodologie et dans ses décisions que les données du CEA sur lesquelles ils basent leurs décisions d’indemnisation pour la population civile ont été validées par un groupe d’experts internationaux mandatés par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Notre enquête montre que cela n’est pas vrai. En réalité, les données officielles n’ont jamais été ni revérifiées, ni validées par qui que ce soit, à notre connaissance. Le Civen nous dit que vérifier les données qu’il utilise n’est pas son travail. 

D’après une étude de Florent de Vathaire de l’Inserm publiée en 2010, si le risque de cancer de la thyroïde semble légèrement augmenter du fait de ses essais nucléaires, l’obésité est en Polynésie un facteur bien plus important pour expliquer l’incidence élevée de ces cancers…  

Quand on est exposé à la radioactivité, on augmente le risque de développer une pathologie radio-induite. Il y a bien sûr d’autres facteurs génétiques ou environnementaux qui entrent en jeu. Mais il faut être honnête avec sur ce qui s’est passé en Polynésie. Les populations ont bien été exposées aux rayonnements ionisants parfois de manières importantes pendant huit ans. Tout le monde, heureusement, ne développera pas un cancer, mais l’exposition comme l’ingestion de denrées contaminées ont certainement fait augmenter ces risques, qu’il soit aujourd’hui mesurable ou pas.  

Y a-t-il un risque « négligeable » dans ce cas ? C’est toute la question. Les législateurs ont décidé que non en 2017, avant qu’on ne remette un seuil à 1mSv par an qui figure dans le code de la santé afin de protéger la population. Ce seuil est issu de recommandations internationales qui le préconisent pour les situations où les individus ne bénéficient pas personnellement de cette exposition mais qui sont bénéfiques pour la société. C’est le cas par exemple des technologies de diagnostiques médicales. Nous ne sommes pas vraiment dans cette situation. De toute façon, même en gardant ce seuil de 1 mSv par an, notre analyse montre qu’au moins 90% de la population polynésienne de l’époque est très probablement au-dessus. 

« Il y a eu des essais ratés, et qu’on ne savait visiblement pas toujours ce qu’on faisait »

Dans le livre, vous citez le rapport de 2018 du pédopsychiatre Christian Sueur, qui évoquait une transmission génétique des maladies liées à l’exposition nucléaire. Un rapport alarmiste qui a été totalement décrédibilisé par l’Inserm… 

Nous mentionnons aussi dans le livre les critiques scientifiques émises contre ce rapport. Notre enquête ne s’inscrit pas dans ce débat du caractère transgénérationnel des conséquences des essais. J’estime personnellement, jusqu’à preuve du contraire, que pour le public, et pas pour les travailleurs qui ont pu encore être exposés jusque dans les années 1990, les risques se limitent principalement aux personnes qui étaient présentes lors des essais atmosphériques de 1966 à 1974. Cela inclut aussi les expositions in utero. 

Président de l’association 193 qui défend la mémoire des 193 essais nucléaires effectués en Polynésie, le père Auguste Uebe-Carlson a parlé de « négationnisme » à la suite de la publication du récent rapport de l’Inserm. Soutenez-vous ces propos ?  

Ce rapport a été commandé il y a sept ans par le ministre de la Défense. Ils ont eu accès aux mêmes données que nous, mais, contrairement à nous, il ne me semble pas qu’ils aient revérifié les calculs dosimétriques du CEA sur l’impact de certains essais sur les populations en recroisant les données (d’ailleurs toutes les données sources ne sont pas encore disponibles). Les auteurs du rapport concluent simplement en nous disant leur incapacité à réaliser une étude de cohorte pour étudier les conséquences sanitaires des essais nucléaires. Ils proposent d’autres pistes de recherches. 

Ce qui m’a interpellé, c’est le titre de la dépêche qui a accompagné la sortie du rapport et qui ne semble pas vraiment dire ce qu’on y trouve à l’intérieur. Je comprends ainsi que certaines personnes n’aient pas apprécié cette annonce semblant contredire toute conséquence des essais nucléaires sur la santé des habitants. Ces associations se sont battues pour qu’il y ait la loi Morin. Il faut mettre à leur crédit d’avoir mené ce processus politique. Je ne souhaite pas juger ces propos, bien qu’ils ne fassent pas parti de mon vocabulaire de chercheur. 

Dans le livre, vous n’évoquez pas le contexte géopolitique de l’époque, avec notamment la Guerre froide et l’indépendance française vis-à-vis des Etats-Unis. Rétrospectivement, ces essais nucléaires vous semblent-ils avoir eu une justification ?  

Ce n’est pas le sujet de notre enquête. Les essais ont eu lieu et nous nous sommes penchés sur la question de leurs conséquences humaines et environnementales. Le contexte n’excuse en rien la façon dont le dossier est traité aujourd’hui. Notre contribution n’est pas historiographique mais scientifique et journalistique. 

En ce qui concerne l’indépendance du programme nucléaire français vis-à-vis des Etats-Unis, on a plutôt à faire à un mythe du roman national. Le contexte historique plus large est aussi celui du colonialisme. La France a délocalisé ses essais dans ses colonies puis ses territoires d’outre mer, d’abord en Algérie puis en Polynésie. Il y a bien eu des discussions pour tester en Corse, mais ce n’est pas allé bien loin. En Algérie, une grande partie des essais était souterraine, mais en allant en Polynésie, l’armée est repassée aux essais atmosphériques pendant huit ans. Or il n’est pas clair que cette décision de procéder ainsi soit justifiée. Je note aussi qu’il y a eu des essais ratés, et qu’on ne savait visiblement pas toujours ce qu’on faisait. Il faut démystifier cette période de l’histoire. C’est le travail des historiens qui peuvent poser et répondre à ces questions de manière indépendante. Je leur souhaite de pouvoir faire leur travail dans de meilleures conditions en leur facilitant notamment l’accès aux archives. 

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« Toxique », de Sébastien Philippe et Tomas Statius (PUF, 181 p., 15 €).  

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