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dimanche, juillet 3, 2022

Pr Pelissolo : « Le dérèglement du climat va accroître les troubles psychiatriques »

Coïncidence ? Alors que le gouvernement vient de présenter un nouveau plan en faveur de la psychiatrie, le Pr Antoine Pelissolo publie ces jours-ci un ouvrage (1) pour alerter sur l’impact du dérèglement du climat sur notre santé mentale. Ce n’était qu’un hasard de calendrier, mais pour ce psychiatre, chef de service à l’hôpital Henri-Mondor à Créteil, qui n’a eu de cesse ces dernières années de dénoncer le manque de moyens et les difficultés qui frappent ce secteur, les deux sujets sont finalement assez liés. Explications. 

L’Express : En enquêtant sur les effets sur notre bien-être psychique du réchauffement climatique et plus largement des changements environnementaux, vous vous êtes rendu compte que les conséquences potentielles dépassaient largement la seule « éco-anxiété », la peur d’un monde qui deviendrait hostile : qu’avez-vous découvert ?  

Pr Antoine Pelissolo : La pandémie de covid-19 a montré qu’une crise sanitaire pouvait influer fortement sur la santé mentale. De la même façon, l’évolution du climat va avoir un effet majeur. Les admissions en psychiatrie ainsi que les suicides augmentent avec les fortes chaleurs. Les catastrophes naturelles induisent des syndromes de stress post-traumatique. Au-delà, les changements environnementaux au sens large peuvent contribuer à la fragilité psychique.  

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On ne s’en rend pas forcément compte, car c’est très insidieux. Mais par exemple, la pollution lumineuse, même très limitée, perturbe le sommeil. De façon générale, la vie urbaine, avec les pollutions qui y sont liées et la promiscuité, s’avère un facteur aggravant pour de nombreuses pathologies, y compris la schizophrénie. Pour ne prendre que cette maladie, elle a bien sûr des déterminants multiples, mais il n’en demeure pas moins que son incidence est deux fois plus élevée en ville qu’à la campagne.  

« Des atteintes cérébrales à bas bruit »

La pollution de l’air peut-elle, en elle-même, être un facteur de troubles mentaux ? 

Il semble que les particules fines puissent avoir un effet sur le risque de dépression et de schizophrénie, ou même d’autisme quand la mère y est exposée pendant la grossesse. Il s’agit là d’un domaine de recherche émergeant, et si ces liens commencent à être mieux connus, ils ne sont pas encore complètement éclaircis. Il existe des constats épidémiologiques, qui pourraient s’expliquer par des atteintes cérébrales à bas bruit, dues à des dérèglements biologiques liés à l’inflammation, mais qui seraient plus discrètes que celles observées dans les maladies neurologiques.  

Il faut donc s’attendre à une augmentation de la demande de soins en psychiatrie dans les années à venir ? 

Bien sûr. Mais celle-ci sera tirée par de multiples facteurs. L’environnement, le vieillissement de la population, ou même tout simplement le fait que l’on parle beaucoup plus des problèmes de santé mentale. Ce point est un volet important du plan présenté par Emmanuel Macron en début de semaine : les psychiatres plaidaient depuis longtemps en faveur de campagnes de communication sur les pathologies psychiatriques, pour qu’elles ne soient plus taboues, et que les personnes en souffrance comprennent qu’elles peuvent être traitées. Mais cela signifie qu’il faut ensuite pouvoir les prendre en charge, sinon nous n’aurons rien résolu.  

De ce point de vue, le plan présenté en début de semaine est-il à la hauteur des attentes ?  

Disons qu’il est le signe d’une prise de conscience des difficultés de la psychiatrie. Beaucoup de mes collègues s’y sont investis, ont apporté des idées qui ont été reprises, donc tout cela est très positif. Mais malheureusement, les moyens annoncés sont largement insuffisants au regard de l’état général de notre secteur.  

Prenez l’hôpital : il n’est quasiment pas concerné par les mesures annoncées, alors que c’est là que l’on manque le plus de personnel, de lits, de tout. Rien n’a été dit sur l’état catastrophique de nos services. Nous sommes pris dans un véritable cercle vicieux : les conditions de travail sont éprouvantes, les postes ne sont pas attractifs, et ils restent vacants. Donc on doit réduire le nombre de lits, et les conditions de travail et d’accueil des patients se dégradent encore.  

« Le Président de la République l’a reconnu lui-même, il y a eu des années de sous-investissement

Le chiffre de 800 postes supplémentaires pour les centres médico-psychologiques (CMP) – les structures de consultation rattachées à nos hôpitaux – peut sembler important mais il faut le mettre en rapport avec les 2500 CMP que compte notre pays. On voit bien que cela ne sera absolument pas suffisant. Le Président de la République l’a reconnu lui-même, il y a eu des années de sous-investissement. Ne serait-ce que se remettre à niveau demandera des moyens considérables. D’autant que dans le même temps, des activités nouvelles nous reviennent : prise en charge de la périnatalité, des psycho traumatismes, etc. Nous allons donc devoir relancer des demandes d’investissements sur le long terme.  

Que préconisez-vous ?  

A l’hôpital, il faudrait instaurer des ratios de soignants, comme pour la réanimation. Ainsi, nos directions ne pourraient plus nous dire qu’un infirmier suffit pour 15 malades, car ce n’est bien entendu pas vrai. Nous aurions aussi besoin d’indicateurs. Par exemple, si des patients ne peuvent pas être hospitalisés alors qu’ils en ont besoin, ou si les malades ne peuvent pas être vus au moins une fois par mois – ce qui est vraiment un minimum mais que nous n’arrivons pas à faire aujourd’hui – alors des moyens devraient être débloqués.  

Mais ce qui manque le plus, ce sont des places d’hébergement adaptées pour des patients avec des handicaps psychiques, notamment les personnes souffrant de formes sévères de schizophrénie. Nous devons les garder très longtemps dans nos services, alors qu’ils seraient mieux dans des foyers. Pour les patients les plus graves, nous continuons à devoir faire des demandes en Belgique, car il n’y a tout simplement pas assez de places en France. Ici, on nous parle de créer des appartements « dans la cité », des habitats inclusifs, mais pour les malades les plus lourds, cela ne fonctionne pas. Plusieurs milliers de places seraient nécessaires, mais cela demande des financements, sinon elles n’ouvriront jamais. 

Le remboursement des consultations de psychologues ne va-t-il pas libérer du temps médical ?  

C’est une avancée, qui était attendue depuis longtemps. Mais les tarifs proposés, 40 euros la première consultation, 30 euros les suivantes, sont trop bas. Cela suffira peut-être pour des suivis légers, mais pas pour des consultations longues, pour des thérapies cognitivo-comportementales, dont l’efficacité est pourtant démontrée… Il aurait été plus adapté d’instaurer un tarif de base, avec des dépassements d’honoraires couverts par les assurances complémentaires.  

Parlons un peu de prévention. Que conseillez-vous pour se protéger des facteurs de risques émergents, liés aux changements environnementaux, que vous avez identifiés ? 

D’abord, pour les personnes résidant en ville, d’accroître leurs occasions de se trouver en contact avec la nature. De très nombreuses études ont démontré les bienfaits des espaces verts sur le bien-être et la santé en général. Et pour les plus inquiets face aux changements environnementaux, s’engager dans des mouvements associatifs peut être très bénéfique. A la fois pour l’implication dans la vie sociale, et pour donner du sens à son action. Je vois très souvent des patients qui parviennent à apaiser leurs angoisses de cette façon.  

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(1) Les émotions du dérèglement climatique. L’impact des catastrophes écologiques sur notre bien-être et comment y faire face ! Pr Antoine Pelissolo, Dr Célie Massini, Flammarion, 320 pages, 19 euros.  

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