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samedi, juin 25, 2022

Pr Gilles Pialoux : Le drame du crack au risque de la politique

Les images rabattues à longueur d’information continue et de réseaux sociaux des consommateurs de crack de plus en plus délabrés et déplacés, de riverains excédés, de la violence engendrée par cette économie parallèle et des positionnements politiques opportunistes ne laissent personne indifférent. La scène ouverte aux consommateurs de crack dans le nord de la capitale, faute de mieux depuis près de trente ans, représente la quintessence de l’échec de « la guerre contre les drogues », toutes obédiences politiques confondues. 

Il est une réalité qui dépasse le choc des photos (des mères avec poussette qui doivent enjamber les corps défoncés, des cages d’escalier transformées en lieu de fumerie et de violences sexuelles, des enfants traumatisés) : celle des mots plaqués sur un drame social et sanitaire qui effacent les maux. Pour le décor, rappelons que le traitement médiatique et politique du crack à Paris se focalise sur un triptyque : le cracker précaire, désociabilisé, au bas de la hiérarchie des usagers de drogues ; le dealer ou modou (« petit négociant » en wolof) organisé en réseau et sédentarisé ; et le riverain. Ce dernier personnage est historiquement apparu lorsque l’urbanisation du nord de Paris, à la fin des années 90. Il a chassé les deux autres des squats où ils ne gênaient (presque) personne pour les mettre à la rue. Plus précisément de la place Stalingrad (renommée « Stalincrack ») à la « Colline du Crack » sise près de la Porte de la Chapelle (évacuée plus d’une quinzaine de fois depuis le milieu des années 2000) puis aujourd’hui dans le Jardin d’Eole et vers le Pont Riquet (19ème arrondissement). Comme un jeu de l’oie morbide ou l’on déplace à chaque fois le problème d’une case, soulageant l’horreur endurée par les riverains vers d’autres riverains. 

Force est de constater que le sanitaire disparaît au profit du tout répressif

Mais à chaque fois le phénomène s’aggrave et s’amplifie, par effet d’appel d’air faute de solution sanitaire : de près de 100 crackeurs sur la Colline, on en serait à plus de 280 aujourd’hui selon les estimations des associations présentes vers le pont Riquet, se tenant à distance pour cause de violence exacerbée. A cela est venue s’ajouter plus récemment une complexité sociologique : la porosité de cette économie parallèle avec d’autres populations, notamment migratoires, ce qui attise les tensions.  

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Force est de constater que les notions de « sanitaire », de « réduction des risques (RdR) », voire de « malades », sont en train de disparaître du discours public derrière le tout sécuritaire. Pourtant, les trois ne sont pas antinomiques. Le terme même de « salle de consommation à moindre risque (SCMR) » inscrit dans la Loi n°2016-41 du 26 janvier 2016 de modernisation de notre système de santé a été remplacé, avant même une première ouverture à Paris en 2016, par celui de « salle de shoot » avec toutes les conations péjoratives par rapport à l’offre médico-sociale que cela induit. 

Récemment l’Assemblée nationale (Rapport du 14/9/2021), via ses rapporteurs, Caroline Janvier (LREM) et Stéphane Viry (LR), a explicitement demandé de « ne pas parler de salle de shoot, terme péjoratif pour les personnels du secteur mais aussi pour les usagers ». Et alors qu’une récente analyse indépendante demandée par la MIDECA à l’Inserm (Mai 2021) démontre que les usagers des SCMR sont moins susceptibles de déclarer des pratiques à risque d’infection (VIH, virus de l’hépatite C) ou des abcès, d’avoir une overdose, d’aller aux urgences, de s’injecter dans l’espace public et de commettre des délits que ceux qui ne les fréquentent pas. 

L’histoire bégaie

Mais ces données scientifiques ne sont pas prises en compte, voire contredites, par les politiques. A l’instar du ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin fermement opposé à l’ouverture d’une salle à Lille remettant, ainsi en cause la Loi de 2016 : « La drogue ne doit pas être accompagnée mais combattue (…) Depuis le vote de la loi de Santé, les services du ministère de l’Intérieur ont pu constater sur le terrain les conséquences extrêmement néfastes de la création de SCMR de Paris et Strasbourg sur l’ordre public », a-t-il déclaré dans la Voix du Nord le 22 juin 2021. Rachida Dati a tenu un discours similaire sur BFM TV le 10 septembre 2021 : « Ce sont des endroits où on donne des seringues pour prendre de l’héroïne, aux abords ce sont des lieux de fixation pour tous les dealers (…) On conforte les gens dans leur addiction. »  

Pour ceux qui s’intéressent depuis longtemps à la réduction des risques, l’histoire bégaie. De l’Ilot Charon (années 80) au parc Plat spitz ou à la gare du Letten à Zurich en Suisse jusqu’en 1990, le constat est le même : parquer les usagers n’est ni une solution sociétale, ni une mesure de réductions des risques. Dans le cadre urbain du crack, loin de capituler devant la frénésie sécuritaire, crackers et modous ne cessent de se réarranger et se ramifier, alors qu’on tente depuis trois décennies de les faire disparaître.  

L’impasse thérapeutique et sociétale face aux consommateurs de crack justifie l’ouverture de centre de soins, de repos, de prise en charge sociale, mais aussi d’expérimentation de protocoles de sevrage ou de substitution, et plus globalement de réduction des risques pour les consommateurs volontaires. Ce qui est le coeur du projet porté par la Mairie de Paris avec entre autres le Dr Elisabeth Avril (Association GAÏA) sur quatre sites parisiens pour régler, en partie tout au moins, le problème de la guerre de Stalingrad. Un collectif de plus de 80 élus locaux et parlementaires franciliens a ainsi appelé l’Etat à ouvrir d’urgence de telles structures de prise en charge pour les usagers de cracks volontaires.  

Au-delà de l’opposition des riverains, se dressent contre des prises de décision sanitaire efficientes diverses contingences politiques, régionales et nationales : des jeux olympiques à venir à la protection du concept de  » territoire de reconquête républicaine » comme le fut la place Stalingrad avec la réussite que l’on sait. Pas certain que le tournant pris par ce début de campagne présidentielle ramène du médico-social dans le débat.  

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Le Pr Gilles Pialoux est chef de service d’infectiologie à l’hôpital Tenon (APHP) et rédacteur en chef de Swaps, journal sur la RdR disponible sur www.vih.org 

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