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vendredi, juillet 1, 2022

Pr Didier Houssin : « Nous ne connaîtrons peut-être jamais les origines du Covid »

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Directeur général de la Santé de 2005 à 2011, le Pr Didier Houssin préside depuis janvier 2020 le Comité d’urgence Covid-2019 de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Au début de l’année dernière, c’est à lui qu’il était revenu de conseiller au directeur général de l’institution basée à Genève de déclarer que la diffusion rapide du Sars-CoV-2 représentait bel et bien une « urgence de santé publique de portée internationale ». Si ce virus finit par nous laisser tranquille un jour, c’est aussi à lui qu’il reviendra de statuer sur la fin de l’épidémie. Mais à ce sujet, comme sur la question des origines du Covid, le Pr Houssin ne s’avère guère optimiste. A l’occasion de la parution de son livre L’ouragan sanitaire chez Odile Jacob (1), il livre à L’Express son analyse sur ces questions. Mais aussi sur l’évolution annoncée des prérogatives de l’OMS, ou encore sur la préparation de la France à de futures épidémies. Entretien.  

L’Express : Deux théories s’affrontent sur l’origine du Covid : une transmission « naturelle » de la chauve-souris à l’homme, ou un accident de laboratoire. Laquelle vous paraît la plus probable ? 

Didier Houssin : Je comprends que le caractère encore mystérieux de l’origine de l’épidémie suscite des interrogations. Mais je partage l’analyse de la mission conduite en 2021 par l’OMS en Chine : l’hypothèse de loin la plus probable reste une transmission animale, sans doute via un hôte intermédiaire entre les chauves-souris, réservoir naturel des coronavirus, et l’homme. Et ce par argument de fréquence : la grande majorité des maladies infectieuses sont dues au passage d’agents pathogènes depuis le monde animal, et nous l’avons déjà vu pour des coronavirus, en 2003 avec le Sars et en 2012 avec le Mers. 

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L’Express : Des milliers de prélèvements ont été réalisés en Chine, et cet animal-hôte n’a pas été identifié. Cela ne fragilise-t-il pas cette thèse ?  

Didier Houssin : En 2003 et en 2012, il avait fallu un peu de temps pour identifier les espèces intermédiaires (la civette et le dromadaire), et encore aujourd’hui, nous n’avons pas de certitude. Concernant le Sars-CoV-2, ce n’est pas parce que nous n’avons pas trouvé cet animal qu’il n’existe pas. Il faut poursuivre les investigations. La question se pose à plusieurs niveaux. Quelle évolution génétique a permis à ce virus de passer chez l’homme ? Comment ce passage s’est-il fait ? Où ? Ces points ne sont pas tranchés et ne le seront peut-être jamais. 

« Il est logique que l’hypothèse de l’accident de laboratoire soit évoquée »

Le virus n’aurait donc pas émergé sur le marché de Wuhan ? 

Didier Houssin : La seule certitude, c’est que les deux tiers des premiers malades identifiés l’avaient fréquenté. Cela en fait-il le lieu d’origine, ou un lieu d’amplification de la circulation du virus, on ne le sait pas. D’autant qu’il n’y avait là ni chauve-souris, ni pangolin, espèce qui a d’ailleurs été disculpée depuis. Aucun animal contaminé n’y a été trouvé non plus, alors que le virus a été détecté sur les surfaces des étals et dans les effluents. 

Une transmission directe de la chauve-souris à l’homme, ailleurs en Chine, puis un virus qui circule à bas bruit, est-elle envisageable ?  

Didier Houssin : Cela paraît peu probable. Il y a bien cette histoire de grotte, où des mineurs qui ramassaient des fèces de chauve-souris sont tombés malades voilà quelques années, avec des symptômes proches du Covid. Mais, à ce jour, aucune chaîne de transmission n’a pu être mise en évidence entre cet événement et le démarrage de la pandémie à Wuhan.  

Pour autant, vous n’accordez guère de crédit à l’hypothèse d’un accident de laboratoire ?  

Didier Houssin : Il est logique que cette possibilité soit évoquée, puisque Wuhan compte trois centres de recherche en virologie, dont certains travaillaient sur les coronavirus. Après, il faut savoir ce que l’on entend par « accident de laboratoire ». Généralement, un technicien, un chercheur, un animalier, se trouve en contact avec un agent infectieux, du fait d’une erreur humaine. Cela peut arriver. Mais ensuite, que cet accident infectieux déclenche une épidémie, c’est autre chose. Les cas les plus spectaculaires ont eu lieu en 1978 en Grande-Bretagne avec la variole, et en 1979 à Sverdlovsk en Russie, avec des spores d’anthrax. Et même là, il n’y a pas eu de diffusion à grande échelle. Voilà pourquoi cette hypothèse reste considérée comme très peu probable, même si la mission de l’OMS ne l’a pas écartée.  

« Pour répondre, il faudrait une enquête de police scientifique »

Au vu des caractéristiques du Covid, avec de nombreux porteurs asymptomatiques, un laborantin n’aurait-il pas pu se contaminer à son insu, et amorcer la diffusion du virus dans la communauté ? A fortiori, s’il s’agit d’un virus génétiquement « amélioré » pour être rendu plus contagieux, comme certains l’évoquent ?  

Didier Houssin : Pour répondre à ces questions, il faudrait interroger les personnes qui ont travaillé dans ces structures, leur faire des examens, accéder à leurs dossiers médicaux. Quand on analyse sa séquence génomique, le virus ne semble pas avoir été manipulé, même s’il existe des techniques qui ne laissent pas de traces. On peut imaginer qu’un des laboratoires ait conduit ce type d’expérience, dite de gain de fonction, pour mieux anticiper et se préparer à une épidémie liée à un coronavirus. Mais, là aussi, pour en savoir plus, il faudrait connaître les manipulations effectuées, par qui, avec quels financements… Il s’agit d’une enquête de police scientifique : interroger, aller regarder dans les congélateurs, séquencer le génome des virus, emporter les ordinateurs, les cahiers de laboratoire… Les membres de la mission de l’OMS n’ont pas ce pouvoir. Discuter avec des responsables de laboratoire est une chose, faire une enquête en est une autre. Il faut voir si l’hypothèse justifierait cette investigation, alors qu’elle se trouve très peu probable. Sans compter que le sujet a pris une telle importante au plan diplomatique qu’il pourrait déboucher sur des questions de responsabilité. Cet aspect ne peut être négligé.  

 

De fait, la Chine n’autorisera jamais une telle enquête… 

Didier Houssin : C’est de peu probable à très peu probable, pour reprendre la terminologie de la mission ! Dès le début des réunions du comité d’urgence, en janvier 2020, la question a été évoquée et le comité avait recommandé que l’on procède à des investigations sur place pour en savoir plus. L’OMS peut en effet suggérer qu’il serait utile que le pays concerné accepte une mission scientifique, dans une approche de coopération avec les chercheurs. Mais dès février-mars, le président Trump a attaqué la Chine et l’affaire s’est transformée en conflit international, dans un contexte déjà tendu. Dès lors, il a fallu longtemps pour que les discussions diplomatiques permettent à la mission de se mettre en place. Et dans tous les cas, le Règlement sanitaire international ne donne pas de pouvoir d’inspection à l’OMS. Peut-être ne connaîtrons-nous jamais les origines du Covid… 

Le Président Biden a donné trois mois aux services de renseignement américains pour apporter une réponse. Ils n’ont aucune chance de succès ?  

Didier Houssin : C’est une façon d’aborder le problème sous un autre angle. Il ne s’agit plus d’enquêter sur place, dans les laboratoires, mais de tenter de découvrir ce que savent les autorités chinoises. La Chine a-t-elle mené sa propre enquête ? On peut le penser, mais est-ce sûr ? On ne manquera pas ensuite de s’interroger sur la véracité du rapport des services américains dans un contexte de tension internationale. Les résultats produits seront-ils authentiques ? Qui va le certifier ? Ce n’est pas le Bureau des légendes [NDLR : une série télévisée sur les services secrets], mais cela y ressemble un peu quand même… On rentre là dans des considérations d’une autre nature.  

« Je suis très curieux de voir comment le renforcement annoncé de l’OMS va se traduire »

A l’occasion de cette crise, les Etats ont pris conscience de la nécessité de renforcer le rôle de l’OMS, mais les contours de cette réforme restent flous. Que faut-il en attendre ? 

Didier Houssin : L’OMS est une agence technique, qui a un rôle d’appui très important dans de nombreux pays. Mais il s’agit aussi d’une organisation politique qui réunit 194 Etats membres, tous maladivement jaloux de leur souveraineté, et qui ne veulent rien lâcher. Après la Seconde Guerre mondiale, ils ont accepté de donner à l’OMS le pouvoir de leur demander de signaler certains événements de santé qui peuvent survenir sur leur territoire, puis de leur faire des recommandations. Elle ne peut pas les sanctionner s’ils ne les respectent pas. C’est très bien que les Etats membres promettent de renforcer l’OMS, mais attendons de voir jusqu’où cela va aller. Il y aura peut-être un peu plus de moyens financiers, l’Organisation pourra peut-être se montrer un peu plus intrusive dans l’identification des événements… Aujourd’hui, comme les grandes agences nationales d’épidémiologie, l’OMS dispose de systèmes automatisés d’analyse de la presse mondiale, capables de repérer des signaux d’alerte dans les coins les plus reculés de la planète. Des réseaux de médecins lui font aussi remonter des informations. Il serait donc envisageable que l’OMS n’attende pas les signalements des Etats, mais puisse aller leur demander ce qu’il se passe en cas de signal faible arrivant par ces canaux… 

Le Pr Houssin vient de publier « L’ouragan sanitaire ».

service de presse

Quelles seraient les mesures prioritaires, selon vous ?  

Didier Houssin : Quand j’avais présidé le comité d’évaluation du rôle du Règlement sanitaire international après l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest, nous avions recommandé de créer un niveau intermédiaire d’alerte, comme pour les tremblements de terre ou la météo. Aujourd’hui en effet, il n’y a que deux possibilités : l’urgence de santé publique de portée internationale, ou l’absence d’urgence. Un degré intermédiaire permettrait de sensibiliser, de montrer qu’il se passe quelque chose, de commencer à alerter. J’avais présenté cette proposition en 2015 lors de l’Assemblée mondiale de la santé. J’avais bien vu les réactions de la Russie, du Brésil, de l’Inde ou de la Thaïlande. Ils refusaient que l’OMS puisse déclencher ce degré d’alerte intermédiaire, considérant que cette capacité imposait une renégociation préalable du Règlement sanitaire international. Donc cela n’a pas été mis en place. Mais le nouveau comité d’évaluation vient de suggérer un moyen de contourner ce problème.  

Comment ? 

Didier Houssin : La grande difficulté aujourd’hui, c’est que pour donner plus de pouvoirs à l’OMS, il faudrait renégocier le Règlement sanitaire international. Or la situation est tellement tendue entre certains grands Etats membres que beaucoup craignent de voir une telle négociation déboucher sur une régression plutôt que sur des progrès. Cette renégociation ne semble donc pas à l’ordre du jour. C’est pourquoi je dis que je suis très curieux de voir comment tout cela va se traduire concrètement, et dans quel calendrier. Souvenez-vous, après les crises du sida puis de l’encéphalite spongiforme bovine, dans les années 1980 et 1990, il y avait eu une volonté de permettre à l’OMS de ne pas suivre uniquement une liste très limitative de maladies infectieuses (peste, choléra, fièvre jaune), mais de couvrir un spectre beaucoup plus large. Il a fallu que survienne le Sras en 2003 pour que les Etats introduisent la notion d’urgence de santé publique de portée internationale dans le Règlement. C’était bien évidemment beaucoup plus adapté aux risques émergents, mais il avait fallu quinze ans pour en arriver là… 

Qu’en est-il de la France ? Comment améliorer, demain, notre réponse aux épidémies ?  

Didier Houssin : Il faudrait commencer par ne plus perdre de vue les grands fléaux – guerres civiles, conflits internationaux, épidémies, famine. On peut s’inventer d’autres risques, mais ceux-là ne semblent plus suffisamment pris en compte. Demain un virus grippal pandémique peut émerger : où sont nos stocks, comment est-on organisés, a-t-on un plan de préparation mis à jour ? Tout cela se prépare. Il faut une inscription dans la loi pour assurer une continuité, même en cas de changement de gouvernement. La recherche est essentielle également, mais cela doit s’organiser au niveau de l’Europe. De ce point de vue, la nouvelle agence de préparation aux situations d’urgence sanitaire (Hera), qui copie la Barda américaine, est une piste intéressante.  

Dans votre livre, vous dites espérer annoncer, comme président du comité d’urgence, la fin de l’épidémie. En est-on encore loin ?  

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Didier Houssin : Je le crains. Dans l’ouest de l’Europe actuellement, nous sommes clairement dans une éclaircie, mais la couverture vaccinale demeure insuffisante. Nous restons donc dans une situation de fragilité, surtout avec ce variant delta [NDLR : indien] qui pose question. Et tant que nous n’aurons pas résolu le problème au niveau mondial, nous n’aurons rien résolu. L’hypothèse la plus défavorable serait naturellement que nous atteignions un bon niveau de couverture vaccinale, mais que survienne un variant résistant. Nous restons encore dans une phase de grande incertitude.  

(1) L’ouragan sanitaire, Pr Didier Houssin, Comment sortir de la pandémie du Covid-19 et préparer l’avenir. Odile Jacob, mai 2021, 292 pages.  

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