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mercredi, juillet 6, 2022

Politique, hôpital, facultés… L’offensive des médecines douces, propice aux pseudosciences

Les médecines douces en plein ministère de la Santé… Ce 28 octobre 2019, avenue de Ségur, se tient un colloque intitulé « Médecines complémentaires et alternatives ». Dans la salle Laroque, on peut croiser des chantres de la méditation ou du qi gong thérapeutique, et plus généralement de la médecine dite intégrative. L’événement sert à promouvoir un livre collectif, Médecines complémentaires et alternatives, pour ou contre? (Michalon), dans lequel les « pour » sont très majoritaires. Derrière l’ouvrage comme le colloque, un trio : la psychologue Véronique Suissa, le sociologue Serge Guérin, spécialiste du vieillissement, et le chirurgien Philippe Denormandie, père du ministre de l’Agriculture. Comment ont-ils eu accès à un lieu aussi symbolique ? « Jérôme Salomon [NDLR : directeur général de la Santé], qui avait accepté d’apporter sa contribution au livre, nous a proposé de faire ce colloque au ministère », assure Véronique Suissa. En coulisses, il se murmure que la présence de Denormandie ouvre toutes les portes. 

Depuis, ces trois-là n’ont pas perdu de temps. En juillet 2020, ils sont reçus par le même Jérôme Salomon, et, à la sortie du ministère, décident de fonder une association, autoproclamée Agence des médecines complémentaires et alternatives (A-MCA). En janvier, ils s’entretiennent avec Brigitte Macron. Le 13 mars, une tribune dans Le Monde, lancée par la députée Agnès Firmin-Le Bodo, invite à transformer la structure en agence gouvernementale d’évaluation des approches complémentaires. Huit parlementaires iront jusqu’à déposer une résolution à ce sujet ! L’A-MCA a aussi produit un rapport, remis par Serge Guérin au secrétaire d’Etat Laurent Pietraszewski. 

« Une opération de lobbying, voire une forme d’entrisme »

Le trio surfe sur l’engouement des Français pour les médecines douces, qui ne se dément pas. Entreprises, hôpitaux, universités…, les « soins non conventionnels » se diffusent de plus en plus largement. La crise sanitaire joue comme un accélérateur, dont des charlatans, toujours plus nombreux, n’hésitent pas à tirer profit.  

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Si toutes ne comportent pas forcément de risques, ces thérapies alternatives demeurent la première source de signalement auprès de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes). Véronique Suissa, Serge Guérin et Philippe Denormandie l’ont bien compris, et affichent clairement leur ambition : réguler ce vaste champ, afin « d’aider à l’intégration des pratiques bénéfiques ». Pour achever de convaincre, l’A-MCA aligne les soutiens prestigieux : les anciens ministres Xavier Bertrand, Myriam El Khomri, ou encore le Pr Emmanuel Hirsch, spécialiste d’éthique médicale. 

« Tout cela ressemble beaucoup à une opération de lobbying, voire à une forme d’entrisme », tacle le magistrat Georges Fenech. L’ancien président de la Miviludes n’est pas le seul à afficher ses doutes. En juin, l’Académie de médecine, puis l’Académie de pharmacie ont publié des communiqués rappelant que l’évaluation et la régulation des thérapies complémentaires relevaient de la puissance publique, dont les analyses devraient s’appuyer sur des travaux scientifiques sérieux.  

L’enjeu, de fait, est énorme. Alors que l’heure est plutôt au désengagement de l’Etat – les évaluations menées par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) depuis une dizaine d’années pour le ministère de la Santé s’arrêtent -, ce secteur représente un marché en pleine croissance. D’importants acteurs privés s’y intéressent, à commencer par les complémentaires santé, dont beaucoup font de la prise en charge de ces pratiques un produit d’appel. Mais aussi les groupes de maisons de retraite, désireux de proposer une offre « bien-être » à leurs résidents. 

« Des études comparatives sont indispensables »

Du côté de l’A-MCA, on nie incarner un lobby. « Plus de 44 % des Français utilisent ces médecines complémentaires et alternatives : ne peut pas faire comme si ça n’existait pas. Ce serait même dangereux de faire l’autruche », argumente Serge Guérin. Le trio jure qu’il ne veut pas imposer de nouvelles thérapeutiques, simplement mettre de l’ordre et évaluer les plus pratiquées. Pour eux, c’est d’autant plus urgent pour les malades du cancer, dont 60 % feraient appel aux médecines douces. « Des patients très amaigris m’ont confié jeûner systématiquement avant leur chimiothérapie sous les conseils appuyés de leur praticien de MCA et refusaient d’écouter les recommandations inverses de leur médecin. C’est affolant », témoigne Véronique Suissa. L’A-MCA assure ne vouloir s’intéresser qu’aux médecines alternatives légalisées (homéopathie, acupuncture, ostéopathie, chiropraxie) ou aux pratiques reconnues par des diplômes universitaires ou par un enregistrement au répertoire national des certifications professionnelles, comme la sophrologie et l’art-thérapie. 

Si la nécessité de réguler un secteur propice aux charlatans ne fait guère de doute, les réponses apportées par l’A-MCA laissent dubitatif. Le Pr Bruno Falissard, qui encadrait les travaux d’évaluation menés par l’Inserm, insiste : « Il est essentiel de s’interroger sur ce qu’apportent ces soins. Pour répondre à cette question, des études comparatives sont indispensables. Et sur ce point, la position développée par cette association est ambiguë. » Selon Georges Fenech, « l’évaluation de ces pratiques ne peut en aucun cas relever d’une initiative privée, avec tous les risques de dérives et de conflit d’intérêts que cela comporte ».  

De fait, on trouve parmi les membres de l’A-MCA des homéopathes, une hypnothérapeute, une acupunctrice, une sophrologue ou encore le responsable d’un institut de formation à la méditation ! Un peu comme si des salariés de laboratoires pharmaceutiques siégeaient à la Haute autorité de santé ou à l’Agence nationale de sécurité du médicament. Plus étonnant encore, des représentants d’assureurs ou de structures d’aide aux personnes âgées, ceux-là mêmes qui veulent développer l’offre de médecine douce auprès de leur clientèle, participent aux travaux de l’association. Les fondateurs de l’A-MCA eux-mêmes ont ou ont eu des liens avec le groupe de maisons de retraite et de cliniques Korian, et Philippe Denormandie a également été nommé en 2017 directeur des relations santé de la mutuelle MNH. Enfin, des experts de l’association affichent des liens financiers avec le laboratoire Boiron : Antoine Demonceaux a dirigé son centre de formation, et le Dr Alain Toledano indique à L’Express avoir reçu des financements du leader français de l’homéopathie pour le centre de médecine intégrative qu’il a créé en banlieue parisienne. 

Un plaidoyer pour l’homéopathie

Toutefois, pour couper court aux critiques, l’association a affiché des personnalités connues pour leur engagement contre les dérives thérapeutiques, comme des membres de la Miviludes, de la Ligue contre le cancer ou encore Catherine Picard, ancienne présidente de l’Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu victimes de sectes (Unadfi). Sauf que l’ex-députée confie aujourd’hui « avoir quand même un peu eu l’impression de s’être fait avoir ». Même sentiment pour le Dr Richard Villet, qui a demandé à l’A-MCA d’enlever de ses supports de communication toute mention de la Fondation de l’Académie de médecine, dont il est secrétaire général. Quant à la remise officielle du rapport à Laurent Pietraszewski, le cabinet du secrétaire d’Etat nous fait savoir que « le rendez-vous avec M. Guérin avait surtout pour objet l’emploi des seniors »… Mais il en faut plus pour décourager les responsables de l’A-MCA. Leur prochain livre sera publié septembre : sous couvert de répondre à « 20 grandes questions pour comprendre l’homéopathie », il s’agit, essentiellement, d’un plaidoyer pour les granules… 

Si elle a fait beaucoup parler d’elle ces derniers mois, cette initiative n’est pas la seule qui ambitionne de « clarifier » le secteur. A la faculté de Nice, l’observatoire des médecines complémentaires et non conventionnelles rassemble des professionnels de santé pratiquant eux-mêmes hypnose, sophrologie ou méditation. A l’université de Montpellier, le chercheur Grégory Ninot entend évaluer ce qu’il nomme les « interventions non médicamenteuses » (INM) avec la plateforme universitaire collaborative d’évaluation des programmes de prévention et de soins de support (Ceps). Celle-ci s’appuie sur des travaux scientifiques, mais met en avant de la même façon pratiques éprouvées (l’activité physique adaptée notamment) et d’autres présentant des niveaux de preuve jusqu’ici très faibles (ostéopathie, aromathérapie…). 

De quoi contribuer à les crédibiliser, alors qu’un peu partout ces pseudo-thérapies gagnent du terrain. Un diplôme interuniversitaire à vocation nationale sur les thérapies complémentaires devrait bientôt voir le jour sous l’égide du Collège universitaire de médecines intégratives et complémentaires. Celui-ci rassemble des médecins favorables à ces pratiques, comme le Pr Julien Nizard, membre par ailleurs de l’A-MCA, ou Jacques Kopferschmitt, professeur de thérapeutique médicale. En échangeant avec ce dernier, on s’étonne d’ailleurs d’entendre un universitaire, ancien chef des urgences d’un CHU, parler tout naturellement de « médecine allopathique ». Un terme loin d’être neutre, puisque les partisans de l’homéopathie l’emploient pour désigner la « médecine officielle », par opposition à la leur… 

Difficile dans ces conditions pour le grand public de s’y retrouver. D’autant que la présence de l’acupuncture, de la méditation ou de la sophrologie dans de nombreux hôpitaux représente une autre légitimation. On y recense parfois des offres plus étonnantes, comme ces consultations d' »aromathérapie et homéopathie en imagerie de la femme » au CHU de Strasbourg. Plusieurs établissements proposent également de la mésothérapie (injections de médicaments dans la peau). Des « soins » pourtant dénoncés pour leurs risques (infections, allergies, hématomes…) par l’Inserm. Acupuncteurs ou naturopathes sont aussi référencés par centaines sur le site Doctolib, qui se présente pourtant comme un service « de prise de rendez-vous avec des professionnels de santé ». « Nous précisons chaque fois qu’il s’agit de professions non réglementées, mais nous pensons qu’il est de notre rôle d’informer les patients et de répondre à leur demande », se défend Arthur Thirion, directeur général France de la plateforme. 

Ce n’est pas tout. La Haute autorité de santé (HAS), chargée d’édicter les recommandations officielles pour la prise en charge des patients, s’ouvre aussi à ces pratiques. Ainsi, en cas de symptôme prolongé du covid (« Covid-long »), les médecins sont invités à proposer méditation pleine conscience, hypnose ou encore sophrologie. Des approches « sans fort niveau de preuve » indique toutefois l’instance. Ce qui ne l’empêche pas de les mentionner aussi dans son document consacré à la lombalgie… « Nous ne disons pas que ces techniques peuvent guérir, mais elles peuvent aider, dans le cadre d’un parcours de soins coordonné par le médecin traitant », relativise le Dr Pierre Gabach, chef du service des bonnes pratiques professionnelles de la HAS.  

De l’école à l’OMS

Et à présent, la méditation tente aussi de faire son chemin à l’école. Le député Gaël Le Bohec – qui voulait déjà faire méditer ses collègues parlementaires – a récemment remis un rapport au ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer, proposant de lancer une expérimentation dans 200 classes. Et après tout, pourquoi pas ? Cette pratique est en effet régulièrement vantée pour ses bienfaits sur la concentration, les performances cognitives, ou encore la gestion du stress… Elle n’est pourtant pas dénuée de risque, comme le rappelle la Miviludes dans son dernier rapport. Entre 2018 et 2020 ses conseillers ont reçu près de 700 signalements en lien avec la méditation : « les dérives observées dans ce créneau porteur et non réglementé imposent la vigilance », soulignent-ils, avant d’appeler explicitement les pouvoirs publics à la plus grande prudence – notamment en cas d’intervention auprès des mineurs… 

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) elle-même encourage désormais les « médecines traditionnelles ». Et pour cause ! La très influente Chine a fait de la médecine chinoise un outil de soft power, et tant pis si celle-ci repose sur des principes (l’énergie vitale qi, le yin et le yang) dépourvus de fondements scientifiques. La « stratégie de l’OMS pour la médecine traditionnelle pour 2014-2023 » va jusqu’à citer la médecine anthroposophique, inspirée des préceptes ésotériques de Rudolf Steiner. Parmi les rédacteurs de ce rapport, on remarque le chercheur suédois Torkel Falkenberg, lié à une clinique qui la pratique, près de Stockholm. Un entrisme payant, puisque pour les praticiens anthroposophes, cette reconnaissance par l’OMS fait office de caution. 

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Quels que soient les défenseurs de ces différentes thérapeutiques, le même lexique revient immanquablement : « médecine intégrative », « soins holistiques », « santé globale »… « C’est une reconnaissance de la personne dans son intégrité. Il faut prendre en compte que la maladie est un vécu existentiel, et que les réponses ne peuvent être exclusivement biomédicales », nous déclare par exemple le Pr Emmanuel Hirsch. Ces promoteurs aiment aussi utiliser les notions, à la mode, de cure (guérir) et de care (prendre soin de manière altruiste). Soit une distinction entre, d’un côté, une médecine technique jugée froide et, de l’autre, une médecine plus douce, « humaniste », qui anticiperait les demandes du patient. Un discours qui, selon la médecin allemande – et homéopathe repentie – Natalie Grams fleure bon le marketing. Comme le rappelle la pharmacologue Fabienne Blum, présidente de l’association Citizen4Science, « il n’y a qu’une médecine, elle est basée sur les preuves, et les pratiques de soins, médicales ou non, doivent rester fondées sur la science ». 

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