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mardi, juillet 5, 2022

Natalie Grams : « L’homéopathie a plus à voir avec l’ésotérique qu’avec la nature »

En Allemagne, elle est l’une des critiques les plus médiatiques des pseudosciences. Homéopathe repentie, Natalie Grams s’est depuis 2015 engagée pour une médecine fondée sur les preuves. Dans son dernier ouvrage, Was wirklich wirkt (Aufbau, non traduit), la médecin déconstruit les discours des promoteurs des médecines alternatives. Entretien. 

L’Express : Vous avez exercé en tant que médecin homéopathe jusqu’en 2015, tout en ayant été aussi formée à la médecine traditionnelle chinoise. Qu’est-ce qui vous avait intéressé dans ces médecines alternatives ? 

Natalie Grams : Comme beaucoup de personnes je crois, je suis venue aux médecines alternatives suite à un problème de santé. J’ai consulté un homéopathe puis un acupuncteur. Je ne me suis pas demandé ce qui m’avait vraiment aidée : était-ce l’énergie dans les aiguilles de l’acupuncture ou les granules de l’homéopathie, ou l’attention portée à moi ? J’étais si enthousiaste d’aller mieux que j’en ai délaissé toute pensée critique, quand bien même j’étudiais alors en faculté de médecine. J’oubliais alors que nous avons un système immunitaire très performant, et que dans environ 80% des cas, notre corps guérit de lui-même. La médecine n’entre vraiment en jeu que lorsque justement notre corps n’y arrive pas par lui-même. Mais dans la majorité des situations, il vaut mieux être reconnaissant envers son corps plutôt que de remercier des pilules de sucre (rires).  

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Comment êtes-vous devenue l’un des principaux critiques de l’homéopathie ?  

L’ironie, c’est que je voulais justement écrire un livre pour défendre l’homéopathie, en réaction à la sortie en Allemagne d’un ouvrage très critique intitulé Les mensonges de l’homéopathie (2012). Cela m’avait énervée, car je pensais observer tous les jours comment l’homéopathie fonctionnait sur mes patients. J’ai donc commencé des recherches approfondies sur le sujet, et pris conscience que les arguments en faveur de l’homéopathie étaient comme des châteaux de sable : il n’y a aucune preuve et aucun raisonnement qui tiennent. Dans le meilleur des cas, c’est simplement un effet placebo, ce qui n’est certes pas négligeable, mais qui ne peut pas se présenter comme une thérapie médicamenteuse. 

Tout mon système de croyances s’est effondré. Au départ, mes remarques restaient très mesurées et je me demandais comment réformer et sauver l’homéopathie de l’intérieur, car j’avais pris conscience que les enseignements de Samuel Hahnemann datant d’il y a deux siècles ne pouvaient fonctionner aujourd’hui. Finalement, je suis totalement sortie de cette discipline, pour effectivement en devenir l’une des critiques les plus exposées en Allemagne.  

« Avec l’homéopathie ou la médecine anthroposophique, l’Allemagne est un modèle négatif »

Les défenseurs des médecines alternatives et complémentaires citent souvent votre pays comme modèle. Qu’en pensez-vous ?  

Je parlerais plutôt de modèle négatif (rires). L’Allemagne est le pays de naissance de l’homéopathie. Le IIIe Reich l’a d’ailleurs soutenue car elle était perçue comme une médecine nationale. Par ailleurs, nous avons chez nous un important courant écologique qui a toujours eu des affinités avec les médecines alternatives et estime que tout ce qui est perçu comme naturel est bon. Dans la loi allemande sur les médicaments, l’homéopathie, tout comme la médecine anthroposophique, bénéficient d’un statut particulier et privilégié, car contrairement aux autres produits pharmaceutiques, leurs médicaments peuvent être commercialisés sans avoir à faire preuve de leur efficacité. C’est une vraie légitimation. 

Il y a ainsi chez nous une longue tradition qui consiste à fermer les yeux sur des arguments qui ne sont pas rationnels et scientifiques, tels ceux développés par Hahnemann. Je doute qu’il faille s’inspirer de cela. Mais les choses sont en train d’évoluer dans mon pays, car les critiques se multiplient ces dernières années contre l’homéopathie. 

Les partisans de ces disciplines aiment parler de médecines « holistiques » ou « intégratives »… 

Sur le papier, les principes sont bons. L’être humain est complexe, et il faut bien sûr prendre en compte tous ses aspects, y compris ses émotions, ses désirs et ses points de vue sur le monde. Mais ces termes « holistiques » ou « intégratifs » sont souvent bien plus des concepts marketing, destinés à engranger de l’argent. Je n’ai rien à reprocher aux médecines complémentaires tant qu’elles respectent les critères scientifiques. Par exemple, si on veut aider contre les effets secondaires d’une chimiothérapie, pourquoi pas ? Mais dès lors qu’on sous-entend que ces remèdes peuvent traiter un cancer directement, voire même se substituer à la chimiothérapie, là ça devient très dangereux.  

« Les principes de l’homéopathie ont plus à voir avec l’ésotérique qu’avec la nature »

En France, les médecines complémentaires sont de plus en plus présentes à l’hôpital, mais aussi dans les universités. Pour leurs défenseurs qui se veulent scientifiques, ces thérapies ne se substituent pas à la médecine fondée sur des preuves, mais offrent des soins complémentaires… 

S’il est clair que ces disciplines ne remplacent pas la médecine fondée sur des preuves, et qu’elles relèvent simplement du domaine du bien-être, cela ne me dérange pas. Mais si on cherche d’une façon ou d’une autre à les intégrer dans la « vraie » médecine et à les légitimer, là c’est problématique. Il y a notamment tout un discours en vogue qui consiste à dire qu’il y aurait besoin de plus de recherches pour prouver que ces médecines alternatives sont bien efficaces. Si on croit à quelque chose, on souhaite évidemment que la recherche vienne d’une façon ou d’une autre confirmer ses convictions. Mais clamer que la recherche doit se poursuivre jusqu’à ce qu’elle nous donne raison ne relève pas d’une démarche rationnelle. 

Je trouve d’ailleurs dommage de consacrer du temps, de l’énergie et de l’argent pour ces recherches inutiles, plutôt que de se consacrer à des choses qui font bien plus sens. Intéressons-nous plutôt à la vraie médecine naturelle et à la phytothérapie qui repose sur la science. Voilà des champs qu’il faut continuer à explorer. Les plantes, le soleil, l’air, l’activité physique peuvent avoir des effets bénéfiques, et qui sont quantifiables d’un point de vue scientifique. 

Mais dans l’imaginaire collectif, l’homéopathie ou l’acupuncture sont « naturelles »… 

Les principes de l’homéopathie ont plus à voir avec l’ésotérique qu’avec la nature. Qu’y a-t-il de « naturel » dans le principe même de dynamisation ? Idem pour l’acupuncture. L’idée de percer la peau avec des aiguilles métalliques, tout ça pour activer une supposée « énergie vitale » nommée « Qi », ne me semble pas être spécialement naturelle. Cela relève plus de croyances et de préconçus que d’une quelconque réalité physique. Mais les homéopathes sont particulièrement habiles pour faire croire qu’ils pratiquent une médecine naturelle.  

Par ailleurs, d’un point de vue marketing, l’idée prédomine aujourd’hui que tout ce qui est « naturel » serait bénéfique. Mais n’oublions pas que tout n’est pas forcément bon et « doux » dans la nature. Rien de plus naturel par exemple que le cancer, la rougeole ou l’intoxication par champignons… 

Des défenseurs de l’homéopathie ou de l’acupuncture assurent que leur usage depuis plusieurs siècles est une preuve de leur utilité… 

Les savoirs anciens ne sont pas gages de qualité. Je ne comprends pas pourquoi on ne remettrait pas en question des connaissances datées par des savoirs plus récents, quand ceux-ci fonctionnent bien mieux. Du temps d’Hahnemann à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, ce n’était peut-être pas une mauvaise idée de substituer à la médecine de l’époque du repos et un peu de sucre. 

Mais aujourd’hui, alors que nous avons des médicaments si efficaces et que nous avons été capables, face à une pandémie comme le Covid-19, de produire des vaccins en si peu de temps, on ne peut pas dire que des granules homéopathiques basées sur des principes sans fondements, comme la « similitude » ou les dilutions infinitésimales, puissent encore nous servir. En médecine, l’ancienneté d’une thérapie est d’ailleurs plutôt un argument négatif que positif. La preuve, c’est que grâce aux progrès immenses de la médecine moderne, l’espérance de vie a, en 150 ans doublé dans nos pays, passant de 40 ans à plus de 80 ans.  

Autre argument développé par les partisans des médecines alternatives : la science moderne ne comprendrait pas encore tout… 

On ne peut pas exclure la possibilité théorique que nous ne comprenions pas encore les mécanismes de l’acupuncture ou de l’homéopathie. Mais dans ce cas, les études cliniques devraient au moins montrer un début d’efficacité au-delà de l’effet placebo. Or cela n’a jamais été le cas. L’idée qu’il faudrait plus de recherches pour cerner les mécanismes de ces médecines alternatives me semble être de la foutaise. En médecine, nous ne comprenons pas tous les mécanismes d’action de certains médicaments. Mais nous constatons leur résultat, et cela suffit déjà.  

Plus généralement, vous déconstruisez l’idée de « médecine douce » qui promet des thérapies sans effets secondaires… 

Malheureusement, il n’y a pas d’effet principal sans effets secondaires. La médecine cherche bien sûr à optimiser les médicaments de façon à réduire ces effets indésirables. Mais quand des médecines alternatives assurent qu’elles n’ont pas d’effets secondaires, la probabilité est forte que celles-ci n’offrent aucun effet tout court ! Dans les granules homéopathiques, il n’y a aucun principe actif. Le vrai effet secondaire de ces soi-disant « médecines douces » est tout autre : y croire vraiment et délaisser des thérapies qui elles fonctionnent réellement. 

« Il y a, sans aucun doute, un lien entre les médecines alternatives et la défiance vaccinale »

Mais, comme vous le rappelez dans votre dernier livre, les homéopathes peuvent exceller dans l’effet placebo…  

Les homéopathes prennent du temps, ont des rituels, expliquent que leurs médicaments sont personnalisés. C’est effectivement un « super placebo » (rires). Le placebo est quelque chose de très utile en médecine. Mais il est malhonnête et non éthique vis-à-vis du patient de faire croire que l’homéopathie offrirait autre chose que cela. La médecine fondée sur des preuves fait elle aussi appel au placebo, en plus des effets réels de médicaments. Dans l’homéopathie, ces effets n’existent pas.  

Selon vous, l’une des clés du succès actuel des médecines alternatives repose sur l’idée que les patients ont l’illusion de reprendre un contrôle sur leur santé. Pourquoi ?  

Tant de gens ne jurent aujourd’hui que par l’homéopathie, l’acupuncture ou les fleurs de Bach. Il doit bien y avoir une raison à ce phénomène. D’un côté, les médecines alternatives véhiculent cette idée que les personnes ont un rôle à jouer sur leurs propres maladies. Ils pensent qu’ils peuvent eux-mêmes faire quelque chose pour leur propre cas, comme pour la santé de leurs enfants. Par ailleurs, la notion de temps est aussi importante. Quand vous allez la première fois chez un homéopathe ou un médecin anthroposophe, il peut vous consacrer plus d’une heure. Alors qu’avec un médecin classique, vous pouvez avoir l’impression de n’être plus qu’un « cas » comme les autres, et ne plus être perçu comme un humain.  

Il y a beaucoup d’anti-vaccins en Allemagne comme en France. Peut-on établir un lien entre ces médecines alternatives et la défiance vaccinale?  

Oui, sans aucun doute ! En Allemagne, de nombreux médecins homéopathes ou anthroposophes s’opposent ouvertement aux vaccins. Mais je pense aussi que la croyance en l’homéopathie, notamment chez les jeunes parents, est le premier pas vers l’abandon de la pensée rationnelle. Quand on croit dans des remèdes miracles, on commence à se méfier de « Big pharma » et de médicament considérés comme étant « chimiques ». S’établit ainsi une peur d’être empoisonné par des produits pharmaceutiques, et notamment les vaccins, quand bien même ces derniers font partie des produits prophylactiques les plus efficaces que nous ayons. Cette peur irrationnelle peut, selon moi, notamment être déclenchée par cette croyance dans l’homéopathie et dans les granules.  

« L’acupuncture est l’une des mises en scène les plus théâtrales de l’effet placebo »

La médecine anthroposophique est moins connue en France, mais a multiplié les polémiques ces dernières années. Vous avez déclaré la trouver encore « pire » que l’homéopathie…  

En Allemagne, ce courant est important. Il repose sur les enseignements de Rudolf Steiner, qui a développé toute une vision du monde très ésotérique. Selon lui, nous aurions notamment un corps physique, mais aussi un « corps éthérique », un « corps astral » et un « corps égotique », avec des réincarnations. Steiner a aussi développé les écoles Steiner-Waldorf, très populaires chez nous, dans lesquelles on retrouve de nombreux antivax, mais aussi des opposants aux mesures sanitaires contre le Covid-19. Le problème est que l’anthroposophie défend l’idée que les maladies infantiles sont précieuses pour le développement spirituel de l’enfant. Quand on vaccine contre la rougeole, cela viendrait ainsi perturber ce développement. Contrairement à l’homéopathie, l’anthroposophie propose ainsi une vision globale du monde, ce qui s’avère bien plus dangereuse.  

L’acupuncture séduit aussi massivement en France. Vous rappelez pourtant que derrière l’idée d’une médecine ancestrale chinoise, il y a surtout la propagande maoïste qui a exporté ces croyances pour des raisons nationalistes… 

Pour Mao, l’acupuncture représentait un parfait produit d’exportation à destination d’un public occidental en quête de spiritualité orientale, et à qui on a vendu l’idée d’une tradition vieille de 2000 ans. Mais quand on se penche de manière plus scientifique sur l’acupuncture, on découvre l’une des mises en scène les plus théâtrales de l’effet placebo. Il n’y a aucun fondement biologique aux « méridiens », ces canaux du corps humain par lesquels circulerait une soi-disant énergie vitale, le « Qi ». En revanche, rester allongé 20 minutes, écouter une musique apaisante, se détendre peut effectivement contribuer au bien-être.  

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Vous nous avez confié être lasse de raconter votre histoire, car cela déclenche selon vous toujours beaucoup de réactions haineuses. Vraiment ?  

Aux yeux de certains, mon cas est d’autant plus impardonnable que j’ai moi-même été homéopathe. Je suis celle qui crache dans la soupe, une traitresse. Les médecines douces bénéficient de l’image positive et très répandue selon laquelle elles ne voudraient que le meilleur pour nous. C’est également un sujet très passionnel pour les personnes qui en sont adeptes. Pour les défenseurs de ces médecines alternatives, il ne s’agit nullement d’une question rationnelle, car sinon il n’y aurait pas de problème à avoir une discussion argumentée et basée sur des faits. À chaque fois, on bascule très vite dans l’émotionnel et les injures. 

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