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mercredi, juillet 6, 2022

« Mon mari est un chandelier » : l’objectophilie, ce sujet qui divise les scientifiques

Peut-on s’éprendre de tout, même d’un objet ? Il faut croire que oui. Yuri Tolochko, 36 ans et 100 000 followers sur Instagram, vient de quitter sa poupée en silicone – il l’avait épousée en avril dernier – pour refaire sa vie avec un … cendrier dont il apprécie l’odeur et le toucher métallique. Rain Gordon, institutrice en maternelle, préfère elle aussi les objets aux humains. La preuve, elle s’est mariée avec un attaché-case rencontré en 2015. Elle l’a même rebaptisé Gideon. Canulars ou vrais cas d’objectophilie ? 

Les chiffres, comme les études scientifiques, manquent pour évaluer le phénomène. Et tandis que les médias s’interrogent – souvent négativement – sur ce genre de pratique, l’horizon des possibles entre humains et non-humains ne cesse de s’élargir : chandeliers, gare, monument historique, hologramme, pirate du XVIIe siècle… La liste des objets de désir ne semble connaître aucune limite. Elle nous projette en tout cas bien au-delà des fameuses poupées sexuelles.  

« Les raisons qui poussent tant de gens ici ou ailleurs à nouer des relations privilégiées avec des non-humains, jusqu’à leur donner l’apparence de la félicité conjugale, restent encore mal comprises », explique Agnès Giard, anthropologue, chercheuse au sein du groupe de recherche Emtech (Emotional technologies) à l’université libre de Berlin. La revue Terrain y consacre son dernier numéro. Et son lancement s’est accompagné, jeudi 23 septembre, d’une conférence sur les « amours augmentées » au musée du Quai Branly, à Paris. 

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L’occasion de braquer les projecteurs sur un sujet qui divise profondément les experts. Pour les psychologues, l’attachement aux objets rentre dans la catégorie des paraphilies, c’est-à-dire des désordres légers. Le DSM-5, la cinquième édition du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, dispose même d’une case « Désordres paraphiliques non spécifiés » afin de tenir compte de « l’imprévisible inventivité de la libido humaine » pour reprendre les mots de Dominique Brancher, professeur de littérature à l’université de Bâle.  

Les sociologues, de leur côté, évoquent plutôt un mécanisme de défense ou d’adaptation lorsqu’il s’agit d’expliquer l’attachement à un objet. Par exemple, lorsqu’il y a une pénurie de maris ou d’épouses – c’est le cas au Japon – il devient logique de se tourner vers un amant artificiel – qu’il s’agisse d’une poupée ou d’un hologramme. Ici ce n’est plus vraiment l’individu qui est malade mais la société. 

Un besoin de s’attacher avec ses tripes

Les anthropologues, enfin, avancent une autre théorie : « L’être humain possède une propension naturelle à établir des rapports avec les choses. Pour exister, nous avons besoin de nouer des liens avec notre environnement, de nous attacher par notre intellect mais aussi par le coeur, les tripes » explique Agnès Giard. Selon le temps et l’endroit où l’on se trouve, cette capacité est plus ou moins grande et plus ou moins bien acceptée.  

« Nous avons tendance à l’oublier dans notre société occidentale basée sur la rationalité, mais il existe des civilisations dans lesquels les animaux ne sont pas considérés comme tels. Ce sont en réalité des humains que nous voyons comme des toucans, des jaguars ou des singes. Au Japon, des légendes racontent que des pierres peuvent accoucher… », détaille Agnès Giard.  

Sur notre bon Vieux Continent, l’homme considère plutôt son environnement comme une ressource à exploiter. Les plantes servent à l’élaboration de médicaments. Les animaux sont transformés en aliments ou servent pour la fabrication de vêtements. « Ce rapport que nous avons avec le monde qui nous entoure nous impose de ne pas nous attacher à des objets », constate Agnès Giard. Les tentatives de légiférer en matière de robotique sexuelle en sont la preuve, estime la scientifique. En 2017, la députée démocrate socialiste luxembourgeoise Mady Delvaux a présenté un projet de loi européen dont le but était d’empêcher l’attachement aux machines. 

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« Une aberration totale. Pour ceux qui s’attachent, les non-humains sont des personnes, susceptibles d’avoir une intériorité, des intentions et des sentiments, poursuit l’anthropologue. Ce n’est pas seulement une stratégie identitaire que l’on pourrait résumer par : regardez je suis objectophile, j’aime un objet, je suis quelqu’un d’intéressant ». Pour l’heure, notre société balaie ces émotions d’un revers de manche, s’intéressant plus aux conséquences possibles sur les déviances sexuelles ou l’avenir de l’espèce humaine. « Il faut sortir de cette vision réductrice consistant à dire que l’attachement aux objets relève d’une pathologie », estime Agnès Giard. A défaut de se mettre d’accord, les scientifiques ont trouvé là un nouvel objet d’étude.  

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