13.7 C
Londres
jeudi, juin 30, 2022

Jocelyn Raude : « L’opposition vaccinale chez les soignants, une spécificité française »

Expliquer les ressorts des comportements collectifs qui affectent la santé publique : l’expertise de Jocelyn Raude, enseignant-chercheur en psychologie sociale à l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP), est précieuse pour comprendre les racines du mouvement antivaccins en France. D’émergence finalement assez récente, il est désormais bien ancré. S’il n’a pas réussi à peser sur les choix de la très large majorité des Français, il reste suffisamment puissant pour compliquer la gestion de l’épidémie, en contribuant à la circulation du virus, à la multiplication probable des fermetures de classes… et à la désorganisation des hôpitaux, si les plus convaincus des hésitants parmi les soignants se résolvent à abandonner leur poste plutôt qu’à se faire immuniser.  

La vaccination a-t-elle toujours été un objet de controverse en France ? 

Pas du tout : il y a longtemps eu dans notre pays un consensus politique large autour de cette question. C’est seulement vers 2009-2010 que cette concorde a volé en éclats, à la faveur de la pandémie de grippe H1N1. Nous avons alors connu une succession de controverses quasiment unique au monde. La disproportion entre la campagne massive organisée par les pouvoirs publics et la létalité très faible de ce virus a suscité des critiques dès décembre 2009. Puis, très vite est arrivée la question des conflits d’intérêts, avec notamment des doutes sur l’indépendance des experts qui conseillaient le gouvernement et l’Organisation mondiale de la santé. Dans les pays anglo-saxons, ce sujet avait émergé dans le débat public plusieurs années auparavant, et des mesures de prévention avaient été prises. Ce n’était pas le cas en France. Chez nous, les deux thèmes se sont donc percutés, et ont été récupérés par ceux qui développaient déjà des thèses conspirationnistes, avec d’ailleurs les mêmes arguments qu’aujourd’hui – « l’épidémie n’est qu’une construction médiatique », « il est inutile de vacciner la population », etc.  

Offre limitée. 2 mois pour 1€ sans engagement

A cela s’est ajouté l’essor des réseaux sociaux, Twitter ou Facebook, qui ont contribué à l’émergence d’une nouvelle catégorie d’acteurs que j’appelle les « entrepreneurs de la méfiance », qui sont parfois issus du monde médical comme les professeurs Luc Montagnier (Prix Nobel de Médecine) ou Henri Joyeux. Ils vont proposer à l’occasion de cette pandémie un discours alarmiste sur la vaccination, qui va largement retenir l’attention des grands médias et du public. Cette conjonction de phénomènes a fait basculer l’opinion : nous sommes alors passés de 10% des Français hésitants ou réticents à 40% en quelques mois ! Et malheureusement, cette séquence s’est terminée par le scandale du Mediator. Cette affaire a conforté dans l’opinion publique les thèses portées par ces acteurs, et modifié la perception collective de l’industrie pharmaceutique qui est devenue le symbole de l’entreprise corruptrice et prédatrice, alors que ce secteur bénéficiait jusque-là d’une bonne image. Les conséquences s’en sont rapidement fait sentir, notamment avec une moindre adhésion aux campagnes antigrippales. 

« Historiquement, les partisans des « médecines » alternatives sont les plus anciens critiques de la vaccination »

Pensiez-vous que la question vaccinale deviendrait un objet politique ?  

La plupart des experts qui travaillent sur l’hésitation vaccinale s’y attendaient déjà en 2018, quand onze vaccins ont été rendus obligatoires pour les enfants. Mais finalement, cela ne s’est pas passé ainsi : seule une petite manifestation a été organisée devant le ministère de la santé, et cela s’était arrêté là. Mais nous nous doutions que cela pourrait finir par prendre de l’ampleur. Et de fait, à partir de l’été dernier, beaucoup de prises de position sur des questions scientifiques se sont trouvées polarisées en fonction des opinions politiques, à l’instar de ce que l’on observe aux Etats-Unis depuis déjà une dizaine d’années. Aujourd’hui, en France, plus on s’éloigne du centre politique, plus la réticence vaccinale est forte, que l’on soit proche du Rassemblement national ou du Front de gauche. Cela correspond à une fracture entre les partis de gouvernement, et les partisans des mouvements « antisystème ». Cela étant dit, au-delà de ce grand clivage, le mouvement vaccino-sceptique est assez hétérogène.  

Quelles en sont les principales racines ?  

Historiquement, les partisans des « médecines » alternatives sont les plus anciens critiques de la vaccination. Une grande partie de la population est aujourd’hui séduite par l’homéopathie, la naturopathie, ou plus généralement l’idée qu’une bonne hygiène de vie permet de combattre efficacement les maladies infectieuses, ce qui amène un grand nombre de nos concitoyens à rejeter les préconisations issues de la médecine conventionnelle. Pour eux, le vaccin incarne le triomphe de la médecine biomédicale contemporaine. Ces thèses, déjà anciennes, reprennent de la vigueur, notamment dans les déserts médicaux où il n’y a plus de généralistes, mais où, souvent, les thérapeutes alternatifs prennent le relais.  

Viennent ensuite les sympathisants des mouvements politiques radicaux. La vaccination est l’une des rares politiques de santé publique qui est devenue de plus en plus coercitive, avec notamment l’élargissement de l’obligation vaccinale pour les enfants. Dès lors, elle devient pour certains le symbole de l’emprise de l’Etat sur les corps. Ces acteurs combattent avant tout ce qu’ils considèrent comme étant une atteinte inacceptable aux libertés individuelles. La même logique était au coeur du mouvement des gilets jaunes, qui a éclaté avec l’opposition à une autre mesure de santé publique, la limitation de vitesse à 80 km/h. On voit vraiment ici que la question du rejet du « système » est très présente.  

Enfin, on trouve les adeptes des théories du complot. Ils ont repris et développés des thèses conspirationnistes sur la vaccination qui avaient émergé en Afrique dans les années 1990, lorsque Bill Gates et sa fondation se sont donné pour objectif d’éradiquer la polio dans le monde. Ces thèses se sont construites autour de l’idée que la vaccination était un moyen déguisé pour diminuer la fertilité des Africains et pour les Occidentaux de contrôler les populations africaines. Ces thèses ont ensuite été adaptées pour se répandre en Europe et en Amérique du Nord, avec différentes variantes : les vaccins vont alors devenir un « outil de traçabilité des individus » ou des « armes biotechnologiques activées par la 5G ».  

Bien entendu, il y a une porosité entre ces différents types d’acteurs : les personnalités « antisystème » font plus souvent confiance aux médecines alternatives, et elles adhèrent plus souvent aux thèses conspirationnistes…  

« Le revers de la médaille a été la radicalisation des opposants »

Que pèsent-ils vraiment aujourd’hui ?  

Les études récentes évaluent le taux d’hésitants aux alentours de 15% à 20% de la population adulte : il s’agit pour la majorité de personnes qui ne sont pas contre le principe de la vaccination, mais qui ont entendu tellement de choses inquiétantes sur certains vaccins, notamment par l’exposition à des fake news, qu’ils préfèrent s’abstenir ou attendre le plus longtemps possible. Parmi ces hésitants, il y a aussi 5 à 10% de Français fermement opposés à cette méthode de prévention. Mais bien évidemment, ces proportions varient sensiblement selon les contextes. L’opposition était beaucoup plus forte en décembre au moment où les vaccins anticovid sont arrivés sur le marché. Depuis nous sommes plutôt sur une pente descendante. Nous nous attendions à un ralentissement lorsque nous arriverions aux alentours des 60% des adultes vaccinés, et c’est d’ailleurs ce à quoi nous avons assisté au début de l’été. Il a alors fallu mettre en place des mesures contraignantes pour relancer la dynamique vaccinale, avec notamment l’instauration du passeport sanitaire. Cela a plutôt bien fonctionné, mais le revers de la médaille a été la radicalisation des opposants qui ont su se regrouper malgré leurs divergences dans de grandes manifestations. La forte mobilisation à laquelle nous avons assisté au cours de l’été est d’ailleurs assez inédite… 

Que peuvent encore faire les pouvoirs publics à ce stade pour continuer à convaincre le plus largement possible ?  

Différentes stratégies de promotion de la vaccination ont pu être évaluées au cours de la dernière décennie. Nous savons désormais avec un bon degré de certitude que les campagnes d’incitation verticales et descendantes qui sont portées par des institutions perçues comme proches du pouvoir ne fonctionnent pas bien. Il y a une réelle défiance vis-à-vis du pouvoir central. Les messages passent mieux lorsqu’ils sont délivrés par des acteurs perçus comme indépendants, comme les associations de médecins. Mais cela suppose d’investir dans la formation des professionnels de santé sur la communication avec les patients, notamment sur les questions de vaccination. Avec une difficulté supplémentaire en France qui résulte de l’ambivalence de certaines professions médicales. Dans des enquêtes récentes, près de la moitié des paramédicaux se disaient en effet plutôt réticents à la vaccination anticovid : c’est un niveau que l’on ne retrouve nulle part ailleurs dans le monde occidental.  

« A 85%, il reste sans doute encore une marge de progrès ! »

Comment expliquer cette spécificité ?  

Il faut y voir la conjonction de plusieurs éléments. Il a d’abord une dimension démographique : on sait depuis longtemps que l’aversion aux risques technologiques est plus forte chez les femmes que chez les hommes, et que les populations jeunes craignent moins les maladies infectieuses que les populations âgées. Il y a aussi une dimension culturelle : les professionnels du soin ont souvent une conception plus holistique de la santé, avec notamment une conscience aiguë de l’importance de l’écoute dans les processus de guérison. Or les praticiens alternatifs savent souvent mettre en valeur le temps nécessaire à cette écoute, ce que de nombreux médecins ne peuvent plus faire. De nombreux professionnels paramédicaux peuvent donc être séduits par ces approches thérapeutiques. Or, dans ce domaine, on peut vite basculer dans le recours à des pratiques fumeuses, ainsi qu’à l’emprise sectaire.  

Il y a enfin une dimension socio-économique. En France, les professions intermédiaires du secteur public bénéficient aujourd’hui d’une faible reconnaissance matérielle et symbolique. C’est le cas des soignants ou des enseignants, qui sont notoirement mal rémunérés, alors qu’il y a trente ans ces professionnels disposaient encore d’un certain prestige. Ces derniers mois, le débat sur la vaccination obligatoire des soignants a donc dû se déployer dans l’univers très hiérarchique et conflictuel de l’hôpital français, qui a été bousculé au cours des dernières décennies par des réformes dont beaucoup de professionnels ne comprennent plus le sens et qui les conduit souvent à consacrer moins de temps aux malades…  

L’application L’Express

Pour suivre l’analyse et le décryptage où que vous soyez

Télécharger l’app

Dans ces conditions, jusqu’où peut-on raisonnablement espérer aller, selon vous, en termes de couverture vaccinale ?  

Probablement jusqu’à 90% des plus de 12 ans. Ensuite, il ne restera probablement plus que les opposants les plus durs, et on ne pourra plus faire grand-chose. Aujourd’hui, à 85%, il reste sans doute encore une marge de progrès ! 

Opinions

Librairie

Par Emmanuel Lechypre

Chronique

Robin Rivaton

Economie

Par François Roche

Chronique

Par le Pr Gilles Pialoux

Les dernières nouvelles
Nouvelles connexes

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici