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vendredi, juillet 1, 2022

Fenech : « Les pseudo-thérapeutes font preuve d’une grande capacité de lobbying »

Ces derniers mois, il n’avait de cesse de tirer la sonnette d’alarme. L’ancien magistrat Georges Fenech s’inquiétait, avec d’autres, des menaces pesant sur l’avenir de la mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, qu’il avait présidée de 2008 à 2012. Le message a fini par passer, et la Miviludes a été confortée – même si ses moyens n’ont pas encore été renforcés. Pour autant, l’ex-député et président du groupe d’étude sur les sectes à l’Assemblée nationale, auteur l’an dernier de « Gare aux gourous » (1), ne baisse pas la garde et appelle les pouvoirs publics à davantage de vigilance. 

L’Express : Les fondateurs d’une association appelée « Agence des médecines complémentaires et alternatives  » se proposent d’évaluer et de faire le tri dans les « médecines douces ». Comment voyez-vous cette initiative ?  

Georges Fenech : Avec la plus grande circonspection. Ce domaine de l’évaluation des pratiques de soins non conventionnelles ne peut en aucun cas relever d’une initiative privée, avec tous les risques de dérives et de conflits d’intérêts que cela comporte. Tout cela ressemble beaucoup à une opération de lobbying, voire à une forme d’entrisme. D’ailleurs, on trouve derrière cette agence de nombreux promoteurs de ces techniques, qui en font un business très lucratif. Qu’ils s’organisent entre eux, c’est leur liberté, mais les pouvoirs publics ne devraient en aucun cas leur accorder de légitimation ni officialiser leur travail. Le sujet est sensible, car les fondateurs de cette association sont très influents, et ils disposent d’une capacité de lobbying remarquable.  

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Si une telle initiative rencontre un certain écho, n’est-ce aussi pas le signe, justement, d’une moindre implication des pouvoirs publics sur ces sujets ?  

On constate indéniablement une baisse de vigilance, voire une forme d’acceptation de certaines pratiques non conventionnelles. J’avais ainsi été très frappé par l’organisation d’un colloque au ministère de la Santé sur les bienfaits de la méditation pleine conscience, quelques mois avant le début de la crise sanitaire, avec tous les thuriféraires de cette pratique. J’ai aussi été étonné de voir se développer un groupe de méditation à l’Assemblée nationale. Chacun est évidemment libre de méditer. Mais là, on a franchi un cap, car introduire des méthodes jamais éprouvées scientifiquement au sein même du ministère ou de l’Assemblée leur donne une forme de validation, un caractère officiel.  

Dans le même temps, on avait assisté à la fin du groupe d’étude sur les sectes au Parlement, et à la remise en question de l’avenir de la Miviludes, qui n’avait plus de président, ne publiait plus de rapport, et perdait son statut de mission interministérielle pour passer sous l’autorité du ministre de l’Intérieur… C’est pour cela que nous avons été plusieurs à pousser un cri d’alarme, qui a été heureusement entendu par le gouvernement. Marlène Schiappa s’est emparée de ce sujet avec beaucoup de détermination, et la Miviludes est sauvée.  

« Mitterrand lui-même était attiré par les sciences occultes »

La position de l’Etat sur ces thérapies alternatives n’a cessé d’évoluer au fil des années… 

Les années 1980 ont ouvert la boîte de pandore, avec la décision de la ministre Georgina Dufoix de rembourser l’homéopathie, dont je rappelle qu’elle repose sur une théorie ésotérique du XIXe siècle et qu’elle n’a jamais fait la preuve d’une quelconque efficacité au-delà de l’effet placebo. François Mitterrand était lui-même attiré par les sciences occultes. Dans sa lettre aux Français du 4 mai 1981, il avait proposé de « rouvrir le débat sur l’opportunité d’élargir la formation (des médecins) aux soins d’autres techniques, dans lesquelles les médecines naturelles peuvent prendre place ». A partir de là, on a vu la montée en puissance de courants inspirés du « New Age », promoteurs de pratiques qui ont pu entraîner des dérives. Il ne faut jamais perdre de vue que la question de la santé est sous-jacente à tous les mouvements sectaires, y compris celui de l’Ordre du temple solaire.  

C’est d’ailleurs la fin tragique d’adeptes de cette secte dans les années 1990 qui avait conduit à un réveil des pouvoirs publics. Il y a eu une première commission d’enquête parlementaire, puis la création d’un observatoire qui deviendra ensuite une mission interministérielle. Le ministère de la Santé lui-même se montrait alors autrement plus combatif qu’aujourd’hui. Avec le Pr Didier Houssin, directeur général de la santé de 2005 à 2011, nous avions pu créer un « groupe d’appui technique » (GAT) pour évaluer ces méthodes non conventionnelles, et informer le public par le biais d’un site internet.  

Qu’avaient apporté ces travaux ?  

Une grosse dizaine de « thérapies » ont été évaluées, confirmant à chaque fois ou presque à la fois leur manque d’intérêt et leurs risques. Prenez la mésothérapie : il s’agit d’injecter des médicaments directement dans les zones à traiter, soi-disant pour éviter la circulation des molécules dans l’organisme. Le GAT a pu montrer clairement l’absence de validation scientifique de ces injections, mais aussi le fait qu’elles peuvent entraîner des infections bactériennes, des hématomes, ou encore des réactions allergiques ! 

Pourtant, pour ne prendre que cet exemple, des mésothérapeutes continuent d’exercer, y compris au sein d’hôpitaux publics… 

Effectivement, les ministres de la Santé successifs n’ont jamais pris les mesures nécessaires pour encadrer les offres d’établissements qui sont pourtant sous leur tutelle. On mesure là à quel point ces pseudo-thérapeutes ont une capacité d’entrisme et de lobbying importante. Cela pose aussi des questions sur le monde hospitalier lui-même. Il est débordé, et sait mal répondre à l’anxiété du malade. Il peut dès lors s’avérer tentant pour les responsables de certains établissements de s’en remettre à ces praticiens pleins de bonne volonté, parfois diplômés par des universités (ce qui au passage est un autre scandale…), et qui proposent de prendre en charge cette dimension « holistique ». Malheureusement, tout cela entretient une confusion inquiétante. Il faudrait donner des instructions claires aux agences régionales de santé, mais aussi renforcer le GAT, pour qu’il continue à produire des analyses.  

« Si ce marché croit, c’est par méconnaissance de la population de l’intérêt réel de ces pratiques »

Et comment expliquez-vous que des médecins généralistes puissent proposer des thérapeutiques ouvertement pseudoscientifiques comme l’homéopathie ou même la médecine anthroposophique ?  

Entre 4000 à 5000 médecins appartiennent à ces courants – avec des thérapies à base essentiellement d’homéopathie, de thérapies naturelles, d’art-thérapie, d’huiles essentielles, de cataplasmes…- ce qui est conséquent. Une partie de ces praticiens doit probablement souffrir de leur impuissance face à certaines pathologies. Ils se mettent à chercher dans d’autres directions. Il peut aussi tout simplement y avoir un aspect lucratif. Un naturopathe installé dans un beau quartier de Paris va bien gagner sa vie. Je crois qu’il y a eu un relâchement du Conseil de l’ordre des médecins à ce sujet. 

En ce qui concerne les médecins anthroposophes en particulier, ce qui me gêne, c’est qu’ils sont aussi souvent médecins scolaires dans les écoles Steiner-Waldorf, qui sont liées à l’anthroposophie. Or ce courant ésotérique considère notamment que les maladies infantiles sont nécessaires, car elles seraient envoyées par Dieu en rémission des péchés pour les vies futures réincarnées. Ce qui explique pourquoi ces établissements se retrouvent souvent liés à des épidémies de rougeole. Édouard Philippe, alors Premier ministre, avait rappelé en 2018 que des « enfants meurent de la rougeole aujourd’hui en France (…), dans la patrie de Pasteur ».  

Rien ne semble vouloir freiner l’appétit des Français pour la médecine douce… 

Les soins non conventionnels représentent un marché colossal et en pleine croissance. La nouveauté depuis les années 2000, ce sont les microstructures qui fleurissent sur internet, et qui promettent toutes sortes de solutions miracles à la carte. On est face à un phénomène de société qui touche plusieurs millions de Français, certainement au-delà des 10 millions. Une majorité des malades du cancer ont recours à ces pratiques. Ils n’abandonnent pas forcément leurs soins, mais vont rechercher – et c’est naturel quand on est atteint d’une pathologie grave – des solutions dans les médecines alternatives. 

Mais si ce marché augmente, c’est essentiellement par méconnaissance de la population pour l’intérêt réel de ces pratiques, et par manque de contrôles. L’Etat fait preuve de frilosité au nom de la liberté de soins, oubliant qu’il est de son devoir d’informer correctement le public. Après, bien sûr, chacun fait ce qu’il veut. 

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(1) Gare aux gourous, enquête sur les dérives thérapeutiques d’aujourd’hui, 270 pages, Editions du Rocher 

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