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dimanche, juillet 3, 2022

Etienne Klein : « L’idée de Dieu renvoie nécessairement au mystère »

Dans Dieu, la science, les preuves, best-seller de cette fin d’année (70 000 exemplaires déjà vendus), Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies prétendent « révéler les preuves modernes de l’existence de Dieu ». Fervents catholiques, les auteurs s’appuient notamment sur le big bang, qui à leurs yeux renvoie à l’idée de création, comme sur le principe anthropique et le « réglage fin » de l’univers, qui supposeraient selon eux que notre univers était destiné à accueillir la vie. 

Philosophe des sciences et physicien, Etienne Klein estime que « prétendre prouver scientifiquement l’existence de Dieu » relève d’une démarche naïve. Il explique pourquoi, au vu de l’état actuel des recherches, le big bang n’est en rien synonyme d’origine, mais aussi pourquoi l’idée d’un dieu ajustant des constantes cosmologiques le priverait d’une bonne partie de sa gloire et de son prestige. Entretien. 

L’Express : Dans « Dieu, la science, les preuves », Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies affirment que les dernières grandes découvertes en cosmologie donnent du crédit à l’existence de Dieu. Qu’en pensez-vous ?  

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Etienne Klein : Je n’ai pas lu ce livre, dont le succès médiatique interpelle. À vrai dire, je ne pensais pas qu’on en était encore là, car prétendre prouver scientifiquement l’existence de Dieu, c’est faire preuve d’une certaine naïveté. D’abord à l’égard de l’idée de Dieu, car si celui-ci devenait l’aboutissement d’une démarche scientifique, c’est-à-dire s’il était le résultat positif d’une enquête rationnelle menée par la communauté des chercheurs, son prestige se verrait sérieusement rabougri : il n’aurait plus que le statut d’une connaissance. Cette chute ontologique serait, sinon la mort de Dieu, du moins celle de la religion, ou de la foi! Et, par effet rétroactif, il faudrait alors considérer qu’avant ces soi-disant « découvertes », Dieu n’avait été qu’un « bouche-trou cognitif », seulement invoqué pour combler le vide qui sépare nos connaissances des questions sans réponses.  

Prétendre prouver scientifiquement l’existence de Dieu serait également faire preuve de naïveté à l’égard de la science. Car si la science devenait capable de délivrer une conclusion aussi définitive à propos de ce qui est hors de ses champs d’action et d’investigation, cela impliquerait qu’elle aurait complètement terminé sa propre construction, au point de pouvoir trancher toutes les questions qui se posent à nous, y compris celles qui ne sont pas scientifiques. Or, comme vous le savez, la physique, pour ne citer qu’elle, n’est pas du tout achevée. Elle bute notamment sur la contradiction qui existe entre ses deux théories fondamentales, la relativité générale et la mécanique quantique, au point que nul ne sait aujourd’hui si l’univers a eu une origine ou non… 

Le big bang ne serait pas synonyme de création ?  

On répète souvent qu' »il a fallu attendre le XXe siècle pour comprendre que l’univers a une histoire ». En réalité, toutes les cosmogonies ancestrales racontaient déjà une histoire du monde. Il s’agit donc un thème très ancien, y compris dans l’esprit des physiciens : au XIXe siècle, les principes de la thermodynamique étaient déjà invoqués par certains d’entre eux pour prédire la « mort thermique » de l’Univers. Mais dans leur bouche, la phrase « l’univers a une histoire » avait un sens radicalement différent de celui qu’elle a désormais : elle signifiait seulement que les objets que l’univers contient – étoiles et planètes – avaient eux-mêmes une histoire, alors qu’aujourd’hui, elle signifie que c’est l’espace-temps lui-même qui évolue. Dès lors que nous savons que l’espace-temps a eu et continue d’avoir une histoire, nous avons tendance à considérer que cette histoire a nécessairement eu un commencement – le big bang – et c’est autour de lui que plusieurs types de discours viennent s’entrechoquer, à tort ou à raison. 

Ce qui montre tout de même que la question de l’origine s’impose… 

Oui, mais en fait non. En toute rigueur, le big bang désigne l’époque très dense et très chaude que l’univers a connue il y a 13,8 milliards d’années. Mais on utilise ce mot dans un sens différent : pour désigner l’explosion originelle qui aurait créé tout ce qui existe, autrement dit l’instant zéro marquant le surgissement simultané de l’espace, du temps, de la matière et de l’énergie. Dans le langage courant, il en est donc venu à désigner la création même du monde. A priori, il ne s’agit pas d’un contresens : si l’on regarde ce que fut l’univers dans un passé de plus en plus lointain, on observe que sa taille ne cesse de diminuer et qu’il finit en effet par se réduire — si l’on en croit les équations de la relativité générale — à un univers ponctuel, c’est-à-dire de volume nul. Autrement dit, si on déroule le temps à l’envers, les calculs font bien surgir un instant zéro qui serait apparu il y a 13,8 milliards d’années, et qui se trouve directement associé à ce qu’on appelle une « singularité initiale » : une situation dans laquelle la température et la densité deviennent infinies. Qu’est-ce qui empêche d’assimiler cette singularité initiale à l’origine effective de l’univers ? À vue de nez, rien, mais si l’on y regarde de plus près, on constate qu’il faut au contraire se l’interdire… 

Parce que la théorie de la relativité générale ne décrit que la gravitation ? 

Oui. Quand on remonte le cours du temps, la matière finit par rencontrer des conditions physiques très spéciales que la relativité générale est incapable de décrire seule, car d’autres interactions que la gravitation entrent en jeu, à savoir les forces électromagnétiques et nucléaires qui, elles, sont décrites par la physique quantique. La relativité générale ne prenant pas en compte ces forces, les physiciens ont compris que ses équations perdent toute validité quand les particules présentes dans l’univers, dotées d’énergies gigantesques, subissent les autres interactions en plus de la gravitation. Pour affronter les conditions de l’univers primo-primordial et pouvoir en parler, il faudrait pouvoir franchir le « mur de Planck », ce moment particulier de l’histoire de l’univers dont la physique actuelle est impuissante à décrire ce qui s’est passé en son amont.  

Mais le point crucial est que toutes les pistes aujourd’hui explorées pour construire une théorie capable d’embrasser la physique quantique et la relativité générale, lorsqu’on les applique « à l’avant » du mur du Planck, volatilisent l’instant zéro qui apparaissait dans les premiers modèles de big bang. En clair, nous n’avons pas la preuve que l’univers a eu une origine (entendue comme une transition entre l’absence de toute chose et le surgissement d’au moins une chose) et nous n’avons pas non plus la preuve qu’il n’en a pas eu…. Inutile, donc, de mettre en la matière la charrue de la conclusion avant les boeufs de la recherche. 

Pourtant, les scientifiques sont parvenus à identifier l’origine de beaucoup de choses, les atomes, les étoiles, etc. ? 

Vous avez raison, et c’est pour cela qu’il faut distinguer origine absolue (celle de l’univers) et origine relative (celle des éléments qu’il contient). Notez d’abord que les récits ancestraux de la naissance de l’Univers évitaient déjà de tomber dans le piège de la création ex nihilo (comment le néant pourrait-il être le sujet d’un verbe d’action?) en affirmant d’emblée qu’au tout début il y avait ceci ou bien cela. Ils imaginaient le monde originaire déjà empli de quelque entité préalable. Et ils avaient l’embarras du choix : divinité, océan plus ou moins tumultueux, matière informe, chaos originel, oeuf authentique ou symbolique, tohu-bohu où titubent déjà la matière, l’espace et le temps… Mais un début qui fait suite à quelque chose mérite-t-il vraiment son nom ? À l’examen, non. Car de deux choses l’une : ou bien cette chose qui existait déjà a toujours été présente, donc n’a pas eu de commencement, et l’univers n’a pas eu d’origine proprement dite ; ou bien elle est elle-même la suite ou la conséquence d’une autre chose qui l’a précédée, et alors elle n’est pas… l’origine! Ainsi, le seul fait de désigner l’origine de l’univers contredit l’idée qu’il puisse y en avoir eu une : la nommer la supprime ! 

Il en va de même pour les scientifiques : à les écouter disserter, on découvre qu’ils parlent toujours et seulement de généalogies, de métamorphoses, de structurations de constituants élémentaires en systèmes plus complexes, jamais de création ex nihilo. En d’autres termes, s’ils disent chercher l’origine, ils n’en révèlent jamais que les sous-produits, des transitions d’un état à un autre, des processus permettant de comprendre l’apparition au cours de l’histoire d’un nouvel objet. Les origines qu’ils entrevoient ainsi ne sont jamais que secondaires, commencements relatifs eux-mêmes précédés d’autres commencements. Elles ne constituent pas l’amont premier. Elles achèvent une étape de l’histoire. Commencer est toujours une façon d’en finir. Dès lors, décrire scientifiquement l’origine de l’univers devrait consister à raconter l’histoire qui l’a précédée et donc elle serait la conclusion. Ce qui reviendrait là encore à dire que ce que nous appelons l’origine de l’univers n’en est pas une, seulement une étape de son histoire. En définitive, si les mots ont un sens, l’origine de l’univers (si tant est qu’elle a eu lieu) a dû correspondre à une transition entre le non-être et l’être. Est-ce vraiment à la portée de notre intellect? Et comment savoir si un tel événement a effectivement eu lieu?  

Certains physiciens, notamment depuis le succès du principe anthropique ne participent-ils pas à cette confusion entre science et religion ? 

Sans doute. Nous avons pris acte en effet que notre univers est bien plus complexe que la plupart des univers qui posséderaient les mêmes lois physiques que lui, mais avec des constantes fondamentales ayant des valeurs différentes. Mais y a-t-il eu ajustement de ces constantes ? Ou heureux hasard ? Certains cosmologistes voient dans ces coïncidences favorables un indice de l’existence d’une pluralité d’univers ayant des paramètres physiques aux valeurs différentes : les dés auraient été jetés un très grand nombre de fois de sorte que tous les univers possibles seraient réalisés quelque part, et que nous aurions eu la chance de tomber dans un univers localement vivable. 

D’autres, jugeant l’hypothèse trop spéculative, préfèrent voir en amont de cet ajustement la main d’un être transcendant qui aurait fixé la valeur précise des paramètres de l’univers pour que l’homme puisse ou doive y apparaître. On parle alors de « principe anthropique », en effet: Dieu serait en somme un « sacré bricoleur », pour parler comme Boris Vian. Notez au passage qu’un tel dieu ajusteur de constantes universelles ne serait qu’un demi-dieu, privé de beaucoup de son prestige et de sa gloire. Il faut en effet l’imaginer demandant à l’un de ses adjoints : « Eh, Paulo, passe-moi le tournevis, tu veux bien ? Les étoiles déconnent sacrément, elles ne fabriquent pas de carbone. Faut que j’augmente d’un chouïa la vitesse de la lumière »… D’autres encore considèrent que ces questions n’ont pas à être posées : les choses sont ce qu’elles sont et nous n’avons pas à justifier leur pourquoi. Enfin, les plus prudents (dont je fais partie), jugent que toutes les réponses qu’on peut apporter à la question des constantes fondamentales sont prématurées, voire vaines, car nous ne savons pas à partir de quelle théorie nous pourrions les discuter. 

Être scientifique pousse-t-il à l’athéisme ?  

Permettez-moi un premier constat : il y a des physiciens, il y a des catholiques, il y a des physiciens catholiques, mais il n’y a pas de physique catholique. Durant ma carrière, je n’ai jamais vu un collègue devenir croyant grâce à la physique, ni un seul perdre sa foi à cause de la physique. Au demeurant, pour pouvoir dire que Dieu n’existe pas, il faudrait en avoir une connaissance absolument parfaite, savoir très précisément quelles sont sa nature et ses propriétés, ce qui est difficile… s’il n’existe pas ! Idem pour dire que nous avons la preuve qu’il existe. À cause de ces deux paradoxes, l’idée de Dieu renvoie nécessairement au mystère. 

L’idée de concordisme, à savoir que les textes religieux et la science seraient parfaitement complémentaires, semble en plein renouveau depuis une vingtaine d’années. Cela vous inquiète-t-il ?  

Quand j’étais étudiant, dans les années 1980, les différents monothéismes se parlaient intensément. Le pape échangeait avec des représentants juifs, orthodoxes, musulmans, de sorte que je n’étais pas seul à penser que, s’accordant sur le fait qu’il existe un Dieu unique, ils allaient relativiser leurs différences en les mettant sur le compte de l’histoire ou de la culture, et qu’ils n’allaient plus chercher à contredire ou au contraire à récupérer les résultats de la science. Parallèlement, je pensais que les sciences, dont les succès étaient spectaculaires, feraient « autorité », au sens où nul ne pourrait contester la valeur de vérité de leurs résultats en arguant seulement de son bon sens ou de son « ressenti ». Vous noterez que je me suis (au moins) deux fois lourdement trompé… 

Pour conclure : ce livre n’est donc selon vous ni une bonne nouvelle pour Dieu, ni pour la science… 

À vrai dire, je ne sais pas ce que vous appelez une « bonne nouvelle » pour Dieu, ou bien pour la science. Mais si l’adhésion à ce livre était sincère, elle devrait provoquer un vaste engouement pour la physique elle-même, et non pas seulement pour les conclusions prématurées que les uns en tirent urbi et orbi. Or, je n’observe pas à ce jour de ruée sur les manuels de physique dans les librairies… Pour le coup, le contraire eut été une bonne nouvelle. Car connaissez-vous le classement international TIMSS, qui évalue le niveau en sciences et en mathématiques des élèves de CM1 et de 4e au sein des pays de l’OCDE ? En 2019, la France était avant-dernière, juste devant le Chili. J’ai beau ne pas défendre une conception « scolaire » de la démocratie – on n’est pas un moins bon citoyen si on reste à distance des sciences -, mais je ne peux m’empêcher de penser qu’un petit sursaut est devenu souhaitable. 

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