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mercredi, juillet 6, 2022

Ecriture inclusive, nucléaire, glyphosate… Julien Bayou comme vous ne l’avez jamais lu

Il admet que la relecture des épreuves de son livre En vert et avec tou.tes (JC Lattès) lui a donné quelques sueurs froides : à plusieurs endroits, l’écriture inclusive si chère à son coeur a tout bonnement été oubliée. Un « ielle » manque ici, un point médian a disparu là. Pas question de douter de la pertinence de son choix, Julien Bayou se veut résolument inclusif et pour lui, cela passe par le langage qu’il considère « performatif ».  

C’est donc au plus grand nombre que le secrétaire national d’Europe Ecologie Les Verts (EELV) rêve de livrer sa vision plutôt sombre de notre monde. « Je n’ai connu que la crise », écrit celui qui est né en 1980 en guise d’introduction. Sa solution ? La « sobriété » et un changement complet de logiciel. « Les solutions ne manquent pas, loin de cette caricature qui assure que les écologistes voudraient revenir au temps des cavernes », assure-t-il. Vraiment ?  

L’EXPRESS : Votre livre s’intitule « En vert et avec tou.tes », et pratique l’écriture inclusive. N’avez-vous pas peur, dès le titre, de faire fuir une majorité de lecteurs ?  

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Julien Bayou : Il ne faut pas confondre le volume et le bruit. Si je prends l’exemple du mariage pour tous (et toutes), François Fillon, Laurent Wauquiez ou François-Xavier Bellamy ont cru que la Manif pour tous représentait le centre de gravité de la droite. Or, le droit des homosexuels à s’aimer et se marier, comme tout le monde, a très largement été intégré. Il y a une adhésion profonde des Français sur ce sujet. Mais chaque progrès et chaque conquête, notamment féministe, entraînent un « backlash ». Quand une portion conservatrice sent qu’elle perd du terrain, elle se raidit. On le voit aussi sur la condition animale. Il y a eu un basculement majeur de la population, notamment sous l’influence des images de maltraitance dans des élevages révélées par l’association L214. Ce qui induit, presque mécaniquement, un raidissement de personnes qui s’opposent à ces évolutions. Mais c’est un tort des pouvoirs publics d’accorder trop d’importance à ces réactions.  

Pour en revenir à l’écriture inclusive, certains s’arrêteront effectivement au titre. Mais ce livre est une invitation à s’engager, et pour cela il faut inclure tout le monde. On ne peut pas appeler à une transformation écologique en excluant la moitié de la population. Avec Vincent Edin, le co-auteur, cela nous aurait semblé incohérent.  

Mais l’écriture inclusive, contrairement à l’égalité des droits pour les homosexuels, est rejetée par une majorité de Français. Et rien ne prouve que des conventions de langage aient un impact sur le réel. Le turc ou le finnois n’ont par exemple pas de genre, ce qui ne veut bien sûr rien dire sur l’égalité femmes-hommes au sein de ces sociétés… 

Le langage est performatif. Il y a un enjeu à féminiser les métiers, pour permettre aux petites filles de se projeter. Si on ne marque pas le fait qu’un tiers des homicides sont en fait des féminicides, on passe sous silence un vrai problème de société, et dans ce cas il ne faut pas s’étonner qu’on soit incapable d’y répondre. Je ne dis bien sûr pas que l’écriture inclusive va changer notre société du tout au tout, mais invisibiliser les femmes par le langage n’est pas idéal. Je note aussi que de Gaulle ou Pompidou, quand ils s’adressaient aux citoyens, disaient bien « Françaises et Français ». C’était déjà de l’écriture inclusive et personne ne s’en est jamais plaint ! Une petite partie de la société y voit une attaque inqualifiable contre la langue française. Mais ce langage épicène n’ôte de droits à personne, et nul n’est bien sûr obligé de l’utiliser.  

« Les Trente glorieuses ne sont pas la norme, mais l’exception »

Votre livre s’ouvre par un slogan : « Respectons l’humus, méfions-nous de l’hubris »… 

C’est joli, non ? Les mythes des Lumières, de la Révolution industrielle, des Trente glorieuses, de la conquête de l’espace reposent sur cette idée de toute puissance de l’Homme ainsi que l’asservissement de la nature. Or, de plus en plus, la science nous dit qu’il y a des interactions profondes entre l’homme et son environnement, et que nous ne sommes pas au-dessus, séparés, de la nature. Nous sommes dépendants de notre écosystème. Cela s’appelle l’écologie. Si les sols continuent à s’appauvrir, nous aurons de plus en plus de mal à survivre. C’est une fine couche au-dessus de la croûte terrestre qui rend la vie possible. Un peu d’humilité ne nous ferait donc pas de mal. « Plus d’humus, moins d’hubris » me semble bien résumer les problématiques actuelles.  

Vous êtes né en 1980. « Je n’ai connu que la crise » écrivez-vous, imputant cela au « néolibéralisme ». Pourtant, durant votre existence, l’extrême-pauvreté, qui concernait plus de 40% de la population mondiale, a été réduit à moins de 10% en dépit d’une forte croissance démographique, tandis que l’espérance de vie sur la planète est passée de 62 ans à plus de 71 ans… 

Nous sommes dans une succession de crises, en nous représentant les Trente glorieuses comme une période de prospérité. Or j’essaie de montrer que cette période n’est pas la norme, mais l’exception, avec une exploitation des ressources non soutenable, mais aussi l’exploitation des pays les plus pauvres. Depuis ma naissance, on ne cesse de vouloir revenir à un état perçu comme enviable. Dès 1974, un an après le choc pétrolier, Jacques Chirac apercevait déjà « le bout du tunnel ». Ces différentes crises ne sont pas accidentelles mais découlent d’une logique économique aveugle qui épuise toujours plus les ressources naturelles et se soucie de moins en moins des individus. 

Il faut plutôt changer de logiciel. On se dit qu’il suffirait de revenir à 2% de croissance pour que le bien-être revienne. Mais le seul pays occidental qui a eu 3% de croissance durant vingt ans, c’est l’Australie. Ce qui n’a nullement empêché des méga feux de ravager les forêts dans ce pays. Le fait d’avoir privatisé l’eau n’a pas aidé: vous avez de la croissance mais votre pays devient inhabitable, est-ce ça la raison ? 

Non seulement en France nous avons très peu de périodes où nous avons dépassé les 2% de manière stable, mais on s’est en plus rendu compte que cela ne conduisait pas au plein emploi et que les fruits de cette croissance étaient répartis de manière très inégalitaire. Quand il y a de la croissance, nous polluons plus en contribuant au dérèglement climatique, et cela n’augmente même pas notre bien-être. Je souligne ainsi que la référence au temps béni des Trente glorieuses est erronée. Il est temps de changer d’imaginaire. Le PIB est un très mauvais indicateur. Davantage de croissance d’Amazon, c’est par exemple moins de libraires et moins d’emplois.  

Une vision aussi pessimiste du monde actuel peut-elle mobiliser les électeurs ?  

Il faut un constat lucide. Si on baigne dans l’utopie qui consiste à croire qu’il suffirait d’un peu de croissance et de corriger certains points afin de revenir à un monde merveilleux, on va droit vers la ruine ; c’est contribuer au dérèglement climatique qui fait peser des menaces existentielles sur nos démocraties. Par ailleurs, c’est aussi une illusion de continuer à croire que le ruissellement fonctionne, alors que les plus grands économistes, et même désormais le FMI, disent que c’est faux. Pour éviter le mur, le constat lucide est qu’il faut prendre un virage. La plupart d’entre nous en ont conscience. Certains sont dans le déni et minimisent ces menaces, mais les gens ont aujourd’hui majoritairement intégré les paramètres écologiques.  

« Les activités les plus intenses en emplois sont favorables à l’écologie »

Mais peut-on fonder une politique sur la peur ?  

Que voulez-vous que je vous dise ? Ce n’est pas moi qui ai inventé les méga feux en Australie, Sibérie au Congo ou dans le Var. Par le passé, les écologistes ont pu passer pour des Cassandres. Mais aujourd’hui, c’est l’AFP, les médias, et bien sûr le GIEC, qui tous les jours font état de cette situation dramatique. Tout le monde a aujourd’hui conscience, par exemple, des canicules. Ce contre quoi les écologistes ont averti dans le passé, les gens le ressentent désormais comme une réalité. Mais à partir de ce constat sombre, il faut proposer des solutions et se mobiliser pour agir.  

Votre solution est la « sobriété », autrement dit un euphémisme pour ne pas parler de décroissance… 

Le compromis fordiste reposait sur la répartition de la croissance entre les travailleurs et le capital. C’était le socle de la démocratie sociale. Mais aujourd’hui, alors que nous butons sur les limites de la planète et que nous ne pouvons plus coloniser d’autres nations, il est bien plus compliqué de maintenir cet équilibre. Ce compromis a ainsi explosé, il suffit de voir la prédation de milliardaires qui se sont enrichis durant cette crise du Covid-19.  

Le fait est que la croissance de l’agriculture intensive a par exemple créé un endettement des agriculteurs, sans générer des emplois agricoles. Au contraire, les activités les plus intenses en emplois sont favorables à l’écologie. Si on cherche la prospérité et le plein-emploi, il faut se tourner vers ça. La rénovation thermique, c’est la panacée en la matière puisqu’il y a une création d’emploi pour tous les cinq ou six logements rénovés. Les petits commerces de proximité sont eux aussi plus favorables à l’emploi qu’Amazon. Le zéro déchet avec les consignes ou la réparation, c’est trente fois plus d’emplois qu’une décharge. 

Le plein emploi, une meilleure alimentation, sortir des gens de la rue, c’est possible à travers l’écologie ! Faire de l’agriculture bio la norme profite à tout le monde, ce n’est pas une régression, bien au contraire. Et les agriculteurs ne demandent que ça. Aujourd’hui, le basculement vers le secteur bio est massif. La demande est donc là, il faut que l’Etat l’accompagne. Mais sur le fond, ces évolutions sont très positives. Les solutions ne manquent pas, loin de cette caricature qui assure que les écologistes voudraient revenir au temps des cavernes.  

Le nucléaire, que vous qualifiez d’ « énergie dépassée », n’en fait visiblement pas partie. Mais, si l’on considère que la réduction des émissions gaz à effet de serre est la priorité absolue, comment pourrait-on rationnellement se priver d’une énergie décarbonée comme le nucléaire ? En Allemagne, ces émissions sont par exemple deux fois plus élevées qu’en France. 

Nous n’appelons pas à stopper le nucléaire aujourd’hui mais à en programmer la sortie. Nous demandons simplement à ce qu’on arrête de construire des centrales, et qu’on les ferme au fur et à mesure de leur obsolescence. C’est donc un plan sur trente ou quarante ans. Mais là-encore, on nous caricature sur ce sujet. 

Par ailleurs, nous rappelons que la meilleure énergie est celle dont nous faisons l’économie. Il faut réduire notre dépendance aux plastiques, au fuel ou au diesel. Le nucléaire est en régression dans le monde. Historiquement, l’Allemagne avait une grande dépendance au charbon. Du fait d’un choc d’opinion suite à la catastrophe de Fukushima, ils ont décidé de sortir brusquement du nucléaire, et ont donc pallié avec le charbon, même si depuis, celui-ci est en baisse. Cette transition énergétique n’a pas été anticipée. Je vous le répète : nous ne voulons pas fermer les centrales françaises du jour au lendemain, mais nous demandons à ce qu’on organise cette transition en soutenant les énergies renouvelables. Aujourd’hui, en France, on mise tout sur le nucléaire, et c’est une utopie. On nous dit que c’est une énergie rapide à déployer, mais c’est mal parti, comme en témoigne l’EPR de Flamanville. Le nucléaire s’avère extrêmement cher et ne représente plus une énergie compétitive. J’ai parlé avec le ministre finlandais de l’Ecologie des retards de leur EPR. Il m’a confié : « Nous sommes contre, mais c’est vous qui payez. » C’est ainsi EDF qui prend en charge tous les risques financiers et in fine le contribuable français qui paie. Cet acharnement thérapeutique a tué Areva, et cela va tuer EDF. Le nucléaire est une impasse qui va nous faire rater le coche des renouvelables.  

Une doctorante polonaise a inventé le photovoltaïque de synthèse, car aujourd’hui on est très dépendant du silice importé de Chine et qui s’avère désastreux d’un point de vue environnemental. De la même manière, il y a des innovations avec les éoliennes à oscillations. Je ne prétends pas que la productivité des énergies renouvelables soit idéale à l’heure actuelle, mais nous sommes dans la préhistoire de ces énergies et l’avenir leur appartient plutôt qu’au nucléaire.. 

Et je n’évoque même pas les déchets nucléaires, qui sont un « legs » que nous faisons à des dizaines et des centaines de générations. C’est encore l’hubris qui prend le dessus sur l’humus… 

« Les militants qui s’opposent aux éoliennes n’ont rien à dire sur les usines de charbon ou la publicité immonde à la périphérie des villes »

En Allemagne, les installations d’éoliennes ont nettement ralenti du fait de blocages citoyens. En France, Stéphane Bern, grand défenseur du patrimoine, a pris la tête du mouvement d’opposition… 

Encore une fois, il ne faut pas confondre le bruit et la masse. Les sondeurs nous disent que le taux d’acceptation très élevé des éoliennes est le même qu’on habite à proximité ou loin de ces installations. Je remarque aussi que les militants qui s’opposent aux éoliennes n’ont rien à dire sur les usines de charbon ou la publicité immonde à la périphérie des villes. C’est un mouvement en grande partie instrumentalisé, même si je ne doute pas de la sincérité de Stéphane Bern, que j’apprécie particulièrement. 

Je suis adepte du slogan « small is beautiful ». Un économiste comme Jeremy Rifkin insiste sur la décentralisation de l’électricité, au nom d’un principe de résilience. En multipliant les générateurs au plus près des communautés, on peut pallier les pannes éventuelles. Mieux vaut de multiples sources locales qu’un grand réseau central. Avec la CECA, l’Europe s’est construite sur l’énergie de l’époque, le charbon. Faisons pareil avec le vent et le soleil ! Cela nous permettra d’être moins dépendant du gaz russe, avec une énergie moins chère.  

Enfin, n’oublions pas que nous avons la deuxième surface maritime au monde après les Etats-Unis. Mais nous n’avons qu’un seul parc offshore d’éoliennes. C’est lunaire. Tout ça parce que nous avons fait du nucléaire une priorité, en matière d’investissement comme de recherche et développement.  

A propos du glyphosate, herbicide érigé en symbole, vous écrivez : « Ce produit est un poison, la science l’a avéré. » Sauf que la « science » est nettement plus mesurée que vous. Toutes les agences sanitaires, sauf le CIRC (Centre international de recherche sur le cancer), le classent comme non cancérogène. Un récent rapport européen d’évaluation, provenant d’agences nationales en France, Hongrie, Pays-Bas et Suède, assure lui aussi que le glyphosate ne représente ni un produit cancérogène, ni un perturbateur endocrinien et qu’on pourrait dès lors autoriser son utilisation au niveau européen. Une expertise de l’Inserm indique, elle, une « présomption moyenne » entre l’exposition professionnelle au glyphosate et les lymphomes non hodgkiniens, mais évoque « beaucoup d’incertitudes »… 

Le CIRC se base sur des études indépendantes, contrairement à l’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments NDLR). L’inventeur du glyphosate, Monsanto, a lui-même reconnu dans des documents internes que leur produit est toxique. Dans cette affaire, j’ai tendance à croire l’inventeur… La cour administrative d’appel de Lyon a tranché en 2021 sur le Roundup, en prenant appui sur des documents indépendants. Après revue de l’état de la science, l’Inserm a confirmé le lien avec certains cancers. On parle de santé humaine, mais on peut aussi évoquer les saccages pour la biodiversité. Donc oui, le glyphosate est un poison. Et oui, c’est attesté. 

Sur le fond, il y a plus d’emplois quand on n’a pas recours au glyphosate, et il y a un moindre investissement des agriculteurs dans un produit capitalistique. Cet herbicide est une impasse. 

>> La seconde partie de notre entretien sera disponible mercredi sur notre site.  

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« En vert et avec tou.tes », de Julien Bayou (JC Lattès, 224 p., 18 €). 

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