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mercredi, juillet 6, 2022

Covid-19 : « La fracture entre les vaccinés et les non-vaccinés va probablement s’aggraver »

Du point de vue de la vaccination, c’est un succès indéniable. Environ deux millions de rendez-vous ont été pris par les Français dans la foulée du discours d’Emmanuel Macron. De quoi rapprocher un peu plus le pays de l’immunité collective. Mais d’un autre côté, les incitations fortes décidées par le président de la République accroissent les tensions et les risques de fracture au sein de la société. Peu à peu, le fait de se faire vacciner – ou non – devient un marqueur social et politique. Un phénomène de polarisation déjà observé aux Etats-Unis et qui touche désormais la France, constate Jocelyn Raude, enseignant-chercheur en psychologie sociale à l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP). 

L’Express : En durcissant le ton, Emmanuel Macron a utilisé une vieille recette. Cette stratégie sera-t-elle efficace ?  

Jocelyn Raude : L’exigibilité – le terme consacré qui correspond à la stratégie choisie par Emmanuel Macron – est utilisée depuis longtemps en matière de santé publique. Elle n’oblige pas directement la population à agir, mais en générant un coût social important, elle incite fortement celle-ci à suivre les directives. Ainsi, dans le cas où vous n’êtes pas vacciné, vous ne pourrez pas prendre de train, d’avion ou aller au restaurant. Une contrainte forte. Cette stratégie a déjà été utilisée en France en 2016 à l’occasion de l’extension de la vaccination obligatoire pour les enfants. Les parents avaient toujours la possibilité de ne pas s’y plier, mais cela voulait dire que leurs fils et leurs filles ne pouvaient pas accéder aux crèches et aux garderies. Aux Etats-Unis, ce genre d’incitation est monnaie courante : la vaccination détermine si vous pouvez – ou pas – accéder à certains emplois ou à certains services collectifs. Depuis deux jours, on voit en France l’efficacité de l’exigibilité : les annonces d’Emmanuel Macron ont fait basculer les « passifs » ou les « procrastinateurs ». Des personnes plutôt rationnelles, mais qui ont peu d’intérêt à la vaccination d’un point de vue individuel et court termiste, en raison de leur âge relativement jeune par exemple.  

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Le choix de l’exigibilité signifie-t-il que la méthode « douce » n’a pas fonctionné ?  

On peut voir en effet le changement de ton du Président comme une forme de sanction. En France, l’incitation douce – c’est-à-dire le fait d’encourager la vaccination par la pédagogie, la communication et la formation des professionnels de santé – n’a pas vraiment fonctionné. Nous restons très hiérarchiques et autoritaires en matière de santé publique. A l’inverse, les pays nordiques ou comme le Canada, possèdent une véritable culture du dialogue. Pourquoi maîtrisons-nous si mal ce procédé ? Entre le gouvernement et la population, les torts sont sans doute partagés. 

La quasi-obligation de se faire vacciner risque-t-elle d’entraîner des troubles sociaux ?  

Il est vrai qu’il reste entre 10 et 20% d’opposants difficiles à convaincre, avec lesquels il y aura des tensions. Dans le passé, plusieurs exemples montrent aussi que des mesures contraignantes peuvent générer des troubles sociaux. On se souvient évidemment des gilets jaunes dont l’un des éléments déclencheurs était l’abaissement de la vitesse à 80 km/h sur les routes. 

Cela dit, deux éléments plaident aujourd’hui en faveur d’un désordre limité. Tout d’abord, en 2016, l’extension de la vaccination pour les enfants n’a pas généré de fortes tensions dans la rue. L’agitation est restée cantonnée aux réseaux sociaux. Ensuite, nous sommes en phase de reprise épidémique. Or, lorsque la situation se détériore, les Français se mobilisent. C’est assez étonnant mais nous avons pu l’observer à chaque vague. Celles-ci réactivent les réflexes. Les citoyens recommencent à réduire les contacts sociaux, à se protéger. Cela fonctionne aussi pour le port du masque. 

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Il reste cependant une fracture entre les vaccinés et les non-vaccinés. Va-t-elle s’aggraver ?  

Très probablement. Ce phénomène de polarisation est déjà présent depuis une dizaine d’années aux Etats-Unis. On l’a vu notamment à l’occasion des débats sur le papillomavirus humain : les personnes proches des démocrates étaient plutôt en faveur de la vaccination contre cette maladie qui est à l’origine du cancer du col de l’utérus. A l’inverse, les républicains n’y étaient pas favorables. Comme pour le sujet des armes à feu ou celui du réchauffement climatique, la vaccination devenait un objet clivant qui vous identifie politiquement et idéologiquement. Nous sommes en train d’observer un phénomène similaire en France depuis plusieurs mois. Et cela va sans doute s’accentuer. D’une certaine manière, la vaccination devient plus que la vaccination. Elle se transforme en symbole, celui du refus de l’emprise de l’Etat sur les corps ou sur la société. Jérémy Ward, sociologue au CNRS a déjà beaucoup travaillé sur ce thème. Sa crainte est que les obligations ou les incitations lourdes renforcent cette polarisation et finissent par travestir la nature même de la vaccination. Au lieu de rester une question sanitaire, elle deviendrait une affaire de politique et l’on éviterait avant tout la vaccination par refus de cautionner la politique du gouvernement. Encore une fois, cela a été observé aux Etats-Unis mais on ne s’attendait pas à voir ce phénomène surgir aussi tôt en France.  

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