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mercredi, juillet 6, 2022

Comment l’archéologie est devenue une véritable discipline scientifique

Longtemps l’archéologie fut une affaire de militaires éclairés (expédition d’Egypte par Napoléon), de diplomates érudits et de milliardaires mécènes. Avec souvent deux objectifs : révéler au monde les civilisations du passé, et (moins avouable) rapporter dans les pays occidentaux de riches et clinquants vestiges. « L’archéologie en tant que discipline scientifique naît véritablement au mitan du XIXe siècle en Grèce avec la création de l’Ecole française d’Athènes », explique Jean-Luc Martinez, président-directeur honoraire du musée du Louvre, à l’origine de l’exposition Paris-Athènes. Naissance de la Grèce moderne (1675-1919), qui ouvre ses portes le 30 septembre. Cette année marque, en effet, le bicentenaire du début de la guerre d’indépendance (25 mars 1821) de ce qui est alors un « petit pays » cherchant à sortir du joug de l’empire Ottoman. « Il faut attendre une bonne décennie avant que soit créé un nouvel état (1833), grâce à l’intervention des puissances européennes, rappelle Eve Gran-Aymerich, historienne, auteure des Chercheurs de passé, 1798-1945 (CNRS éditions). Durant cette période se développe un philhellénisme qui va amener le jeune gouvernement à mettre en place une Société archéologique grecque destinée à promouvoir et à explorer le patrimoine antique. » Très vite, cette dernière cherche à protéger les trésors du pays et interdit l’exportation des découvertes faites sur son sol. Une décision radicale (contrairement à celle d’autres pays du Proche-Orient) teintée de nationalisme qui coupe court à toute velléité d’expéditions pour prélever et commercer des antiquités. 

Des missions ambitieuses

« La fondation de l’Ecole française d’Athènes procède donc d’une démarche purement scientifique et pédagogique. Elle consiste à ‘donner du terrain aux sources’, c’est-à-dire permettre aux agrégés de philologie d’effectuer des séjours prolongés pour approfondir leurs connaissances littéraires », détaille Alexandre Farnoux, professeur d’archéologie et d’histoire de l’art grec (université Paris-Sorbonne), qui en fut le directeur. Cette création inédite – cette école est la première, avant celles de Rome et du Caire ou la Casa de Velasquez (Madrid) -, répond aussi des arrière-pensées diplomatiques : le jeune Etat grec, encore fragile, est couvé par les grandes puissances, qui tentent d’étendre leur influence par une sorte de « diplomatie culturelle ». L’institution française a d’abord mené des expéditions pour découvrir les sites célèbres de la littérature antique, à l’instar de la Crète. Il s’agit de voyages souvent périlleux, surtout pour de jeunes étudiants, sur de longues distances, pendant plusieurs mois, dans un confort relatif et des conditions climatiques et politiques changeantes. « Une rupture s’opère vers 1850, lorsque l’Ecole, sous la tutelle de l’Académie des inscriptions et des belles lettres, se voit signifier des missions plus ambitieuses que de simples descriptions », précise Jean-Charles Moretti de l’Institut de recherche sur l’architecture antique (CNRS/universités de Lyon). Un tournant qui coïncide avec la volonté du pouvoir grec de procéder aux fouilles systématiques des sites les plus importants pour redécouvrir son passé. S’il s’octroie le chantier de l’Acropole – financé sur fonds privés – il en accorde certains aux nations amies. L’Allemagne obtient celui d’Olympie, tandis que la France fouille Chios (1854), Samos (1856), Dion (1856), mais surtout Delphes (1892-1902) et Délos (1873-1913).  

Moyens gigantesques

« C’est durant cette période que l’archéologie devient vraiment scientifique, en mettant au point une méthodologie et en utilisant des technologies qui s’unifient d’un chantier à l’autre », explique Alexandre Farnoux. La plus emblématique de ces technologies est la photographie sur plaques de verre, qui se généralise. On recourt également aux moulages en plâtre, qui permettent de posséder des répliques de statues disparues, et on améliore les procédés de conservation des artefacts (grâce à la création de musées) comme de restauration des monuments. « De nouveaux chercheurs débarquent sur les chantiers de fouilles, des géologues, mais aussi des architectes, qui produisent des relevés stratigraphiques et des cartes ultraprécises. Pour la première fois, on s’intéresse non seulement aux vestiges, mais aussi au terrain, c’est-à-dire au contexte des objets », poursuit Jean-Luc Martinez. Les chantiers bénéficient de moyens gigantesques. A Delphes, financés par le Parlement, les archéologues dégagent le sanctuaire d’Apollon en déplaçant le village moderne qui occupait le site originel, créent les voies Decauville, réseau ferré de 1 800 mètres de long destiné à l’évacuation des milliers de mètres cubes de déblais, et emploient jusqu’à 200 ouvriers. « L’Allemagne demeure pourtant la nation la plus avancée, mettant en place le plus de moyens, relativise Eve Gran-Aymerich. Mais les scientifiques échangent constamment, dans une grande solidarité, et une véritable ‘Europe des savants’ émerge. » 

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Au total, de 1848 à 1921 plus de 150 jeunes chercheurs ont séjourné à l’Ecole française d’Athènes, produisant un corpus inédit de mémoires, articles, monographies, études architecturales et catalogues de monnaies, de vases, d’inscriptions et de sculptures. « Une oeuvre colossale qui a eu de multiples répercussions auprès du grand public », souligne Jean-Charles Moretti. L’Aurige de Delphes, la découverte de la partition de l’hymne delphique d’Apollon ou encore la porte Beulé des Propylées de l’Acropole font la Une des journaux. L’archéologie entrait de plain-pied dans la modernité, et les chercheurs français tissaient des liens durables avec Athènes – ceux d’aujourd’hui fouillent encore le berceau de l’Europe occidentale. 

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