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mardi, juillet 5, 2022

Blue Origin : Jeff Bezos, le « Poulidor de l’espace »

Vous avez beau être l’homme le plus riche de la planète, avoir mis au point le moyen de transport le plus séduisant pour envoyer des touristes en direction du firmament comme il s’apprête lui-même à le faire ce mardi à 15 heures, Jeff Bezos, n’en demeurera pas moins le « Poulidor de l’espace ». Là-haut, point besoin de se taper les pentes du Tourmalet, il existe aussi un maillot « d’éternel second » qu’il endosse non sans panache. Parce qu’aujourd’hui est son jour de gloire. Lui d’ordinaire plutôt discret – à mille lieues de ses rivaux Elon Musk ou Richard Branson qui enflamment les réseaux sociaux et font valser les cours de la Bourse par leurs petites saillies sémantiques – a forcé son caractère pour faire du vol inaugural de sa fusée New Shepard un joli direct, à l’américaine avec tambours et trompettes, que vont relayer toutes les chaînes d’infos de la planète.  

Un vol ascensionnel en ligne droite

A 15 heures donc, heure française, l’élégante silhouette du « petit » New Shepard (18 mètres de haut) s’élancera depuis son pas de tir, situé près de Van Horn dans l’ouest du Texas (Etats-Unis). Contrairement au vaisseau SpaceShipTwo de Virgin Galactic, la fusée de Blue Origin effectuera un vol ascensionnel (quasiment en ligne droite) jusqu’à une centaine de kilomètres d’altitude (90 « seulement » pour Branson la semaine dernière) afin de franchir officiellement la ligne de Karman qui définit la frontière terrestre de l’espace. Autre différence, ce vol sera totalement automatique et ne nécessite donc pas d’embarquer des pilotes. Une fois son moteur allumé, la New Shepard devrait atteindre une vitesse de Mach 3 avant de se séparer de la capsule-passagers et de redescendre en direction de la Terre pour réaliser un atterrissage à la verticale, technique que seul SpaceX maîtrise aussi. Une fois à 107 kilomètres d’altitude, dans leur capsule design, les passagers vivront de trois à quatre minutes d’apesanteur, assisteront à ce qu’il est désormais communément appelé « le spectacle magique de la courbure de la Terre et le noir sidéral de l’espace ». Avant, eux aussi, d’entamer une chute libre en parachute qui devrait les voir atterrir en douceur dans le désert une bonne dizaine de minutes seulement après le décollage.  

Une bataille de communication

Ainsi, sur le papier et en l’attente de la réussite totale de l’opération cet après-midi, le système développé par Blue Origin dans le tourisme spatial – qu’il conviendrait plutôt de qualifier de « suborbital » – apparaît comme le plus solide pour ne pas dire le plus sérieux : la New Shepard a déjà effectué 15 vols depuis 2015, quasiment tous réussis (petite défaillance au premier). En revanche, ce sera pour lui un premier vol habité puisqu’il n’a emporté jusqu’ici qu’un mannequin (nommé Skywalker). Et côté humain, Bezos a fait fort : outre lui et son frère, il embarque, en effet, le premier vrai « touriste » (Branson la semaine passée avait décollé avec des employés de sa société) en la personne d’Olivier Daemen qui a payé son billet. En plus, le garçon âgé d’à peine 18 ans sera le plus jeune « astronaute » jamais qualifié. Un record qui résonnera avec la quatrième personne, Wally Funk qui, elle, deviendra la personne la plus âgée dans l’espace (82 ans). Enfin, dernière première et toujours contrairement au système Virgin Galactic, le vol d’aujourd’hui permettra à Blue Origin de tester un véritable système de secours : si l’étage propulsif avait une défaillance un moyen d’éjection a été prévu pour éloigner le plus vite possible la capsule-passager de la fusée. 

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Mais derrière les records, les différentes premières, les opérations de communication et les sourires qui caractérisent ce premier tir habité du New Shepard, Jeff Bezos se sera fait coiffer sur le fil par Richard Branson dans la course au tourisme spatial qui a débuté il y a vingt ans. Pas de quoi changer l’axe de rotation de la Terre mais dans cette bataille d’ego, tout compte. D’ailleurs, Elon Musk, le jour où Branson a réussi son pari s’est empressé d’acheter un billet « Virgin Galactic », une façon de marquer son soutien et son « amitié » en direction du milliardaire britannique. Résultat, nombre de spécialistes du monde aéronautique s’interrogent sur la réaction à venir du patron de SpaceX en fin d’après-midi et la façon dont il félicitera son rival préféré.  

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Bezos définitivement distancé ?

D’ailleurs, il existe beaucoup de spectacle dans cette compétition entre milliardaires du New Space. Et il est un peu exagéré. Le combat n’est pas aussi féroce. Bezos restera dans les annales comme le deuxième sur le podium du tourisme spatial derrière Branson alors qu’il a développé le système le plus sûr. C’est un fait. Bezos est aussi le deuxième dans le domaine des lanceurs : cet affrontement auquel il se livre avec Elon Musk est, en réalité, joué depuis plusieurs années : le New Glenn et ses 95 mètres de haut, réutilisable et pouvant déposer 50 tonnes en orbite basse est considéré comme le concurrent de la fusée Starship qu’Elon Musk développe pour atterrir sur la Lune et aller en direction de Mars. Or, dans la réalité, Bezos a pris trop de retard. L’explication ? Musk a siphonné tous les contrats publics cruciaux – ceux de la Nasa et ceux de la Défense. C’est lui qui a été choisi pour desservir la Lune et c’est grâce à cela qu’il peut développer son futur gros lanceur. Et s’il a été choisi, c’est en raison de la formidable réussite de sa Falcon 9 devenue le premier lanceur du marché. Bezos, qui conteste le choix de la Nasa, n’avait tout simplement pas le meilleur dossier. L’autre bataille perdue est côté Défense. Là encore, Blue Origin s’est fait coiffer sur le fil dans le cadre du nouveau programme de lancements de la sécurité nationale de l’armée de l’Air qui porte sur plusieurs milliards de dollars et court entre 2022 et 2027. Un laps de temps qui lui aurait garanti une certaine assise financière pour développer son New Glenn. Là encore, c’est SpaceX qui a raflé la mise. La conséquence a été immédiate : Blue Origin a annoncé que le vol inaugural du New Glenn glisserait au « quatrième semestre de l’année 2022 » [Initialement celui-ci était prévu dès… 2020, NDLR). La faute originelle de Jeff Bezos est d’avoir toujours voulu bâtir Blue Origin sur ses propres deniers, en lui versant notamment près de 1 milliard de ses dividendes chaque année. Une telle stratégie lui a donné de la liberté. Mais elle ne lui a pas permis d’aller aussi vite qu’Elon Musk. En quittant la direction d’Amazon pour se concentrer sur Blue Origin, sa tâche première va consister à aller décrocher des contrats plutôt que la Lune. 

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