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vendredi, juillet 1, 2022

Après l’étude somme de l’Inserm sur le glyphosate, voilà ce que l’on sait vraiment de sa nocivité

Dix chercheurs multidisciplinaires mobilisés. Trois ans de travail. 5300 études scientifiques passées au peigne fin. Le rapport l’Inserm rendu public mercredi 30 juin, constitue une mine d’informations pour tous ceux qui s’intéressent aux effets des pesticides – utilisés pour lutter contre les espèces végétales indésirables (herbicides) et contre les organismes jugés nuisibles (insecticides et fongicides) – sur la santé humaine. Le groupe d’experts a en effet analysé le rapport entre l’usage de ces produits et la survenue d’une vingtaine de pathologies. Conclusion ? Il existe un lien fort entre l’exposition professionnelle aux pesticides, chez les agriculteurs notamment, et la survenue de trois cancers – le lymphome non hodgkinien, le myélome multiple et le cancer de la prostate -, la maladie de Parkinson, des troubles cognitifs et des maladies respiratoires. 

Si les substances soupçonnées de « liens forts » avec des pathologies sont pour la plupart interdites en France aujourd’hui, les chercheurs rappellent que certains persistent encore dans l’environnement, notamment le chlordécone, qui a probablement provoqué de nombreux cancers de la prostate aux Antilles. Mais les scientifiques de l’Inserm se sont également penchés sur des produits toujours autorisés, dont le glyphosate, un herbicide qui suscite de vifs débats parmi les scientifiques, les instances sanitaires et même dans les médias. Les conclusions des auteurs du rapport, très attendues, ne répondent pas à toutes les questions, mais permettent d’y voir plus clair. 

Pourquoi le glyphosate fait-il polémique ?

La polémique a véritablement commencé en 2015, quand le Centre international de recherche sur le cancer de l’Organisation mondiale de la santé l’a classé dans la catégorie « cancérigène probable », toxique pour la reproduction, génotoxique et potentiellement perturbateur endocrinien. Les agences de sécurité sanitaire du monde entier se sont ensuite saisies du dossier pour se prononcer sur le risque, qui est mesuré en fonction de la dose à laquelle une personne est exposée, la durée d’exposition, des protections utilisées, etc. En somme, répondre à la question : quelle dose fait le poison ? Boire un verre de glyphosate est extrêmement risqué et dangereux. Mais quel risque encourt une personne qui vit à côté d’une zone agricole qui utilise ce produit ? Ou si elle mange un légume issu d’un champ traité au glyphosate ? Et surtout, quels risques encourent les agriculteurs ? 

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Une dizaine d’agences sanitaires, dont l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) – ont répondu que cet herbicide ne présentait aucun risque pour les consommateurs ni pour les agriculteurs, si le produit est utilisé dans des conditions normales, c’est-à-dire avec des protections. Dans le même temps, de nombreux chercheurs ont publiés des études démontrant – avec plus ou moins de force – que ce produit pouvait favoriser diverses pathologies, dont le cancer. Plus récemment, le 15 juin, quatre agences sanitaires, dont l’Anses pour la France, ont remis à la commission européenne une version préliminaire de leur avis concernant le glyphosate. Selon ce document, ce produit ne doit pas être classé comme produit cancérigène, provoquant des mutations ou toxique pour la reproduction, rappelle Libération. Depuis plus de 6 ans, les résultats de ces diverses études ont été attaqués tant par les anti que les pro glyphosates.  

Comment ont travaillé les chercheurs de l’Inserm

Pour tenter d’y voir (enfin) plus clair, le groupe d’expert de l’Inserm a analysé de très nombreuses études publiées sur le glyphosate. Ils ont pris compte la qualité des travaux, le nombre de personnes incluses, la méthodologie. « En amont, nous avons effectué un gros travail de sélection pour déterminer quelles études méritaient qu’on se penche dessus ou non, notamment en analysant la méthodologie, afin d’être sûrs que ce qu’on lisait était correct et pertinent, témoigne auprès de L’Express Bernard Salles, professeur émérite de toxicologie et coauteur du rapport. Nous avons aussi éliminé les études qui utilisaient de très fortes doses de glyphosate, car nous recherchions des effets chroniques [sur les populations, NDLR] et non pas aigus. »  

« Nous avons aussi regardé qui écrivait, si les auteurs déclaraient des conflits d’intérêts, si les études étaient directement rédigées par de grands groupes de l’agrochimie ou si les auteurs étaient subventionnés par l’industrie, poursuit Bernard Salles. Dans ces cas, nous lisions tout de même ces travaux, mais nous estimions qu’ils avaient moins de poids que les autres. » Le toxicologue tient néanmoins à rappeler que « tout n’est pas noir ou blanc », qu’il existe d’excellentes études rédigées par des industriels, ou de mauvaises études rédigées par des chercheurs indépendants. En fonction de ces critères, les chercheurs ont ensuite évalué le lien entre l’usage du glyphosate et la survenue d’une maladie en trois catégories : « lien fort » (++), « moyen » (+) et « faible » (±). « La classification faible indique que le lien n’est pas avéré scientifiquement, mais qu’il existe un doute et qu’il faut mener des études supplémentaires, explique Bernard Salles. Un lien moyen indique qu’il existe un ‘effet significatif’, mais dont nous ne sommes pas sûrs et certains. Un lien fort, quant à lui, ne veut pas forcément dire que c’est avéré – il faut pour cela montrer une causalité -, mais que les doutes sont très forts. » 

Que dit le rapport sur le glyphosate ?

Pour les lymphomes non hodgkiniens (LNH), un cancer du système lymphatique caractérisé par une prolifération anormale de lymphocytes, les chercheurs de l’Inserm indiquent que la présomption de lien entre l’exposition professionnelle – par des agriculteurs – et la survenue de cette pathologie est renforcée. Elle est passée de faible dans leur dernier rapport – publié en 2013 – à moyenne aujourd’hui. « Avant, la littérature scientifique sur le sujet dépendait majoritairement d’études menées sur la cohorte américaine AHS [qui suit plus de 50 000 personnes, NDLR], mais depuis, les cohortes norvégienne et française (agrican) ont commencé à livrer des résultats, note Bernard Salles. En croisant les résultats des trois cohortes, ainsi qu’avec des méta analyses, ils ont considéré que le lien avec ce cancer était désormais moyen. »  

« Nous ne sommes pas passés de faible à fort parce qu’il n’existe pas encore de vision très claire sur la relation ‘dose-réponse’, justifie de son côté Luc Multigner, épidémiologiste à l’Inserm et à l’Université de Rennes I, co-auteur du rapport. Il faut comprendre que les outils de mesures d’exposition sont très hétérogènes selon les études scientifiques, qui ne mesurent pas toutes les mêmes fréquences d’exposition, ni les mêmes durées et intensités d’utilisation. Une récente méta analyse sur les trois cohortes française, américaine et norvégienne conclut par exemple que le risque est fort entre le glyphosate et le LNH, mais dans le détail, seule la cohorte norvégienne apporte cette preuve, dans la cohorte française, il n’y a pas d’effet significatif : il existe donc encore beaucoup d’incertitudes. »  

Concernant l’usage de glyphosate et l’apparition de myélomes multiples, un cancer qui se développe dans la moelle osseuse, les chercheurs ont estimé qu’il n’existait qu’un lien faible. L’analyse du groupe d’expert de l’Inserm pointe néanmoins un potentiel effet génotoxique du glyphosate. « La génotoxicité d’un agent chimique ou physique indique sa capacité à provoquer des lésions dans l’ADN, par exemple des cassures. En général, ces lésions ou cassures peuvent être réparées par l’organisme, mais s’il y en a trop, cela peut provoquer des mutations », détaille Bernard Salle. Des études principalement menées in vitro – sur des bactéries ou des cellules en laboratoire – ont selon lui démontré la génotoxicité du glyphosate. « En revanche, nous n’avons pas trouvé de preuve de mutagenèse, soit la capacité de créer des mutations », ajoute-t-il. Quant à un potentiel effet perturbateur endocrinien, balayé par les industriels ou l’Autorité européenne de sécurité des aliments, le rapport de l’Inserm indique que le risque ne doit pas être écarté et qu’il convient de mener de nouvelles études sur le sujet.  

Glyphosate

Inserm/L’Express

Enfin, le rapport alerte sur des effets potentiellement délétères de l’herbicide sur certaines hormones et sur le microbiote intestinal. « Ce qu’oublient beaucoup de gens, c’est que l’être humain est en symbiose avec ses microbiotes, et que le microbiote intestinal est très important, souligne Bernard Salles. Quand on change le microbiote – ce qui est le cas lors de greffes de selles par exemple – on observe des effets, comme l’inversion d’une pathologie. » Mais la modification d’un microbiote intestinal peut également avoir des impacts négatifs sur des pathologies. Or la principale cible du glyphosate est un enzyme présent chez les végétaux Mais aussi chez certaines bactéries présentes dans des microbiotes. « Une récente étude menée sur des rats montre que leur microbiote est modifié lorsqu’on leur fait boire de l’eau avec de très faibles doses, 100 fois inférieure à la dose minimale. Maintenant il convient de savoir si cela a un effet négatif ou non, et nous ne pouvons pas encore le dire », précise le professeur émérite. 

De nouvelles normes internationales pour renforcer la sécurité des consommateurs

Si les conclusions du rapport de l’Inserm se montrent globalement prudentes concernant le glyphosate, elles sont pour le moins dissonantes avec les analyses des agences sanitaires française et européenne, notamment concernant le « lien moyen » avec le caractère cancérogène du glyphosate. « Notre rapport indique effectivement que le lien entre glyphosate et certaines pathologies ou problématiques est plus fort que ce qu’on pensait jusqu’ici, résume Bernard Salles. Sur la génotoxicité, nous sommes effectivement plutôt du côté du CIRC : la littérature montre de plus en plus qu’il existe un effet non neutre et il convient de porter notre attention sur ce point. »  

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Selon l’expert, il convient désormais de mener plus d’études sur des faibles doses, similaires aux conditions d’expositions naturelles des populations, afin d’obtenir des preuves indiscutables. Bernard Salles point enfin une problématique concernant les normes imposées aux industriels avant de pouvoir vendre un produit. « Ils n’ont par exemple aucune obligation légale d’effectuer des tests sur de potentiels effets sur la mitochondrie ou le microbiote, et les études demandées sur les neuropathologies ne sont pas très précises, déplore-t-il. Il conviendrait également d’améliorer les essais sur les perturbateurs endocriniens. » La faute reposerait donc plutôt sur les législateurs que les industriels ? « Il ne faudrait pas non plus oublier que les grands groupes ne sont pas étrangers aux lignes directrices internationales, il existe du lobbying, c’est indéniable », glisse le professeur émérite. 

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