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lundi, mai 16, 2022

Antilles : ce que nous dit la science des dangers du chlordécone pour la santé

Depuis près de deux semaines, la Guadeloupe est secouée par des manifestations, des actes de violences urbaines et des pillages. La contestation, qui visait initialement le passe sanitaire et l’obligation vaccinale des soignants et pompiers, s’est étendue à bien d’autres sujets : la hausse des inégalités, le manque d’accès à l’eau potable, à l’éducation et la santé, mais aussi le scandale du chlordécone, souvent cité pour expliquer la défiance d’une partie de la population envers les autorités – ou le vaccin -, voire pour justifier les violences. 

Ce pesticide est utilisé dès 1973 dans les plantations de bananes en Guadeloupe et en Martinique afin de lutter contre le charançon et d’autres insectes ravageurs. Il est interdit en 1990 – même si des dérogations successives prolongent son usage jusqu’en 1993 -, parce que suspecté de provoquer de nombreuses maladies. Mais que sait-on exactement des effets du chlordécone, que peuvent nous apprendre les études scientifiques réalisées jusqu’à maintenant ?  

« Les risques et les dangers sont connus »

Quand des scientifiques tentent d’évaluer un produit phytosanitaire, ils mènent toujours leur enquête en deux parties. La première consiste à évaluer le danger des molécules impliquées : sont-elles potentiellement cancérigènes, génotoxiques, perturbent-elles les organes reproducteurs ? Puis, ils mesurent le risque pour la population : à partir de quelle dose ce produit est-il nocif, persiste-t-il dans l’environnement et à quelle concentration le retrouve-t-on ? Cette deuxième partie est cruciale puisque si de nombreux produits sont toxiques et donc dangereux, ils ne représentent pas forcément un risque pour la population. 

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A ce jour, 723 publications scientifiques traitant du chlordécone sont référencées dans la bibliothèque en ligne PubMed. « Contrairement à d’autres, il s’agit d’une molécule pour laquelle on ne peut pas dire ‘On ne sait pas’. Ses risques et ses dangers ont été évalués », explique Luc Multigner, épidémiologiste à l’Inserm et spécialiste du chlordécone. Dès les années 60, des études expérimentales sur des animaux – rongeurs, oiseaux, poissons – suggèrent que l’ingestion de la molécule peut provoquer des troubles neurologiques entraînant un tremblement des membres, peut porter atteinte au développement pré et postnatal, ou encore provoquer de potentiels effets perturbateurs endocriniens et reprotoxiques. En 1979, le Centre International de Recherche sur le cancer (CIRC), qui dépend de l’Organisation mondiale de la Santé, le classe comme cancérogène possible pour l’Homme.  

La pollution des sols est documentée dès 1977 et 1980 par des chercheurs de l’Institut national de la recherche agronomique (Inrae). Des enquêtes menées par les services locaux de l’Etat et des organismes de recherches – Inrae, Cirad, IRD, BRGM – dans les années 2000 permettent de mieux prendre encore la mesure de cette pollution. Outre les sols, les scientifiques détectent la présence du chlordécone dans des nappes phréatiques, des rivières et même des zones côtières, ainsi que dans diverses denrées alimentaires : légumes, racines, poissons, volailles, etc. « Aujourd’hui, on estime qu’environ un tiers des surfaces agricoles utiles des Antilles sont contaminées, mais aussi un tiers du littoral marin de la Guadeloupe et de la Martinique et près des deux tiers des ressources en eau », déplore Luc Multigner. Entre-temps, d’autres études confirment les caractères reprotoxiques, perturbateurs endocriniens, cancérigènes et même neurotoxiques du chlordécone. 

Une augmentation du risque de cancer de la prostate

« A ce moment, on se demande : quel est le risque pour la population ? C’est dans ce cadre que l’Inserm et le CHU de la Guadeloupe mène, à partir de 2000, une série de travaux visant à mesurer plus précisément le taux de contamination dans la population et à quel point cela pourrait entraîner un risque accru de développer des maladies », indique le Pr. Multigner. Les résultats, obtenus sur près de 4000 personnes, dont certaines suivies pendant 15 ans, montrent que le chlordécone est présent dans le sang de 90% des adultes, femmes enceintes, nouveau-nés et jeunes enfants et à des concentrations d’un ordre de grandeur du microgramme par litre de sang. 

En parallèle, d’autres études tentent de déterminer si le chlordécone est responsable de l’apparition de maladies, dont le cancer de la prostate. Mais les scientifiques se heurtent à une première difficulté : ce cancer est naturellement surreprésenté chez les populations antillaises. « Nous ne sommes pas tous égaux face aux cancers : les populations qui partagent une ascendance africaine sont plus à risque de certains cancers, dont celui de la prostate, alors que les populations d’origine européenne sont plus à risque pour les cancers des testicules ou du sein ». Evaluer précisément la part de responsabilité de la molécule représente donc un défi, d’autant que le chlordécone n’a été quasiment été utilisé que dans les Antilles françaises. « Il n’y avait et n’y a toujours pas de comparatif possible avec des données provenant d’autres pays », précise le spécialiste.  

« J’estime raisonnablement qu’entre 5 et 8% des cancers de la prostate de l’époque sont attribuables au chlordécone »

Des travaux sont donc conduits en 2010, 2015 et en 2020. Mis bout à bout, ils confirment que plus les hommes sont exposés au chlordécone, plus le risque de survenue – mais aussi de rechute – du cancer de la prostate augmente. Enfin, une autre étude menée sur des souris en gestation exposées à ce pesticide suggère que la molécule induit des modifications épigénétiques jusqu’à la troisième génération, avec notamment l’apparition de cellules prostatiques précancéreuses pouvant « potentiellement » conduire au développement de cancers de la prostate. L’ensemble de ces résultats sont détaillés dans le rapport de 1000 pages de l’Inserm « pesticides et santé », paru fin juin 2021. 

Si 90% de la population présente des traces de chlordécone dans le sang, les hommes sont-ils pour autant susceptibles de développer systématiquement un cancer de la prostate ? « Sur la base de nos travaux menés entre 2005 et 2007, j’estime raisonnablement qu’entre 5 et 8% des cancers de la prostate de l’époque sont attribuables au chlordécone, répond le chercheur. En chiffre absolu, cela représente environ 25 à 35 cas par an et par département, et ce possiblement pendant des années, sans que l’on sache exactement depuis quand ». Dresser un bilan global et précis s’avère donc délicat, mais le pesticide est probablement responsable de plusieurs centaines, voire milliers de cas de cancer de la prostate. L’impact purement sanitaire du chlordécone, bien que réel et solidement documenté, n’est donc pas aussi important que la catastrophe entraînée par l’amiante. Néanmoins, les méfaits du chlordécone ne se limitent pas seulement au cancer de la prostate.  

Les Antilles françaises sont-elles « champion du monde du cancer de la prostate », comme on l’entend souvent ? Oui et non. Si l’on considère la Guadeloupe ou la Martinique comme des pays et qu’on les comparer aux autres pays de la planète, alors la Guadeloupe (189 cas pour 100 000 habitants) et la Martinique (158) possèdent effectivement le plus haut taux d’incidence de cancer de la prostate au monde, comme l’illustre le graphique ci-dessus, issu de la vaste enquête « Global cancer statistics 2018: GLOBOCAN ». Mais le procédé est trompeur. « Si on compare la population des Antilles, dont on admet que plus de 90% partage une ascendance africaine, aux populations dites afro-américaines aux Etats-Unis ou africaines et afro-caribéennes au Royaume Uni, le taux d’incidence du cancer de la prostate est quasiment le même », souligne Luc Multinger. Ce qui s’expliquer parce que ces populations sont naturellement sensibles à ce type de cancer.

Global cancer statistics 2018: GLOBOCAN

Cancer du pancréas et de l’estomac, atteinte potentielle à la fertilité ?

Au début des années 2000, une étude montre que les taux d’exposition des travailleurs du secteur agricole de la Banane au chlordécone, pourtant élevés (entre 5 et 104 microgrammes par litre de sang), ne sont pas suffisants pour perturber les caractéristiques de leur sperme ni les délais de conception. Le risque n’est entièrement écarté pour autant, puisque la plupart des participants n’ont pas été exposés à la molécule lors de la grossesse de leur mère, notent les auteurs. Or, une étude expérimentale sur la souris démontre qu’une exposition prénatale au chlordécone, qui traverse la barrière placentaire, diminue le nombre de spermatozoïdes jusqu’à la troisième génération de rongeurs. Le modèle animal n’étant pas forcément transposable au modèle humain, de nouvelles études doivent donc être menées sur ce point. Concernant la fertilité féminine, aucune étude n’a encore été réalisée. Mais des études expérimentales révèlent que l’exposition de souris gestantes au pesticide entraîne un retard de puberté et une atteinte du développement des follicules ovariens.  

La cohorte mère-enfant Timoun, qui a inclus 1068 femmes entre 2004 et 2007, a de son côté permis de déterminer que les femmes enceintes exposées au chlordécone sont plus à risque de donner lieu à des naissances prématurées ainsi qu’à une réduction de la durée de la grossesse. Le suivi des enfants de la cohorte Timoun jusqu’à l’âge de 7 ans pointe divers dérèglements de la production d’hormones, sans pour autant que la portée sanitaire soit clairement établie, mais aussi de moins bons scores à des tests estimant la motricité fine – le fait d’exécuter des gestes précis avec les doigts et les mains – chez les petits garçons, ou encore de moins bons scores lors de tests évaluant le contraste visuel.  

Enfin, une étude rétrospective menée sur des femmes ayant travaillé dans les bananeraies entre 1973 et 1993 pointe un excès significatif de décès liés à des cancers de l’estomac et du pancréas. Des analyses plus approfondies sont actuellement menées pour déterminer si cet excès de mortalité est lié à une surexposition au chlordécone ou non.  

Des conséquences socio-économiques sans doute plus graves encore

Surtout, le pesticide a aussi provoqué des dégâts économiques et sociaux importants. Les travaux menés par les scientifiques ont par exemple conduit les autorités à prendre une série de mesures de protection des populations, dont l’interdiction de nombreuses cultures sur des terres contaminées, mais aussi de la pêche près du littoral ou encore l’utilisation d’eau potable. Un manque à gagner important pour de nombreux agriculteurs et éleveurs, mais aussi pour les pêcheurs qui, s’ils peuvent pêcher au large, n’ont pas toujours les moyens d’acheter les bateaux adéquats. L’aquaculture, qui était en plein développement dans les années 90-2000, a également été stoppée dans son élan, privant les Antilles d’une nouvelle ressource économique. 

« Il faut aussi tenir compte du fait que, sur ces territoires qui rencontrent des difficultés économiques, de nombreuses personnes dépendent en partie des ressources de leurs jardins familiaux… Or ces derniers sont parfois contaminés », souligne l’épidémiologiste. Les autorités, qui mènent des diagnostics réguliers des sols, peuvent ainsi fortement recommander aux habitants de ne plus cultiver ou d’élever des animaux dans leur jardin, sans pour autant l’interdire. Les ventes en bord de route, elles, ont été interrompues. 

Pas éliminé avant des dizaines, voire des centaines d’années

Et le problème n’est pas près de se régler. Le chlordécone est particulièrement persistant dans l’environnement parce que résistant à la dégradation de la lumière du soleil, de la chaleur ou des micro-organismes présents dans les sols. Des chercheurs de l’Inrae ont montré que, selon les types de sol, la molécule ne sera pas totalement éliminée avant plusieurs dizaines, voire centaines d’années. Et tant qu’il persistera dans les sols, il continuera de contaminer les animaux terrestres et aquatiques et les populations. « Quand il pleut, le chlordécone percole, détaille le scientifique. Il va dans les nappes phréatiques ou ruisselle dans les rivières, mais aussi les sédiments. L’ensemble est rejeté dans l’océan. Là un processus de bio accumulation se produit : du zooplancton aux poissons, petits et gros, toutes les espèces proches du littoral peuvent être contaminées. Des chercheurs ont même retrouvé du chlordécone en petite quantité chez les cétacés qui passent au large de ces îles ». 

Or, si les dégâts sont considérables, les réactions des autorités ne sont pas toujours à la hauteur. Outre des aides économiques inadaptées, les prises de position des politiques sont parfois hasardeuses. En témoignent les derniers discours d’Emmanuel Macron. En 2018, le président de la République annonce que le chlordécone constitue un scandale environnemental et reconnaît que l’Etat a une part de responsabilité. Puis, en février 2019, il déclare devant des représentants d’outre-mer qu’il « ne faut pas aller jusqu’à dire que c’est cancérigène parce qu’on dit quelque chose qui n’est pas vrai et qu’on alimente les peurs ». L’Elysée a beau plaider « le malentendu », le message est très mal perçu aux Antilles et explique en partie la grogne actuelle en Guadeloupe.  

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Depuis, l’Inserm et l’Anses – mandaté par l’Etat – ont confirmé que l’exposition au chlordécone a très vraisemblablement entraîné des cancers de la prostate. Ces conclusions ont conduit la commission supérieure des maladies professionnelles en agriculture à se prononcer favorablement pour le classement du cancer de la prostate comme maladie professionnelle pour les agriculteurs exposés aux pesticides, dont le chlordécone. « L’Etat n’a pas encore entériné ce classement, mais cela ne devrait pas tarder », assure Luc Multigner. La décision, attendue, devrait contribuer à apaiser les tensions, tout comme la diminution progressive des taux d’exposition et des dégâts provoqués par le chlordécone. 

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