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vendredi, juillet 1, 2022

Anne Rosencher : La philosophie toxique des antivax

Parmi les composantes du mouvement antivax élargi, l’une d’entre elles constitue singulièrement, je crois, un problème d’avenir : celle qui prétend tirer sa légitimité de l’écologie. Je ne parle pas du souci collectif face à l’urgence réelle du réchauffement climatique, mais d’une nouvelle philosophie, en quelque sorte, qui s’y greffe et fait florès dans une partie grandissante de la population. Résumons. En faisant le procès de l’homme prométhéen*, c’est-à-dire de l’homme qui s’émancipe de la nature et influe sur son environnement, cette nouvelle façon de voir les choses jette le bébé avec les eaux polluées.  

Pour ses adeptes, tout – ou presque – vaut mieux que les effets de l’ambition et des prétentions humaines : la recette ancestrale plutôt que le contrat social ; l’ayurvédique plutôt que les antibiotiques. Et leur humilité face à mère nature n’a d’égal que leur arrogance narcissique face à la science, à l’institution ou à l’expertise, quelle qu’elle soit. A cet égard, les récentes déclarations de la candidate à la primaire EELV, Sandrine Rousseau, à nos confrères de Charlie Hebdo sont édifiantes : « Le monde crève de trop de rationalité, de décisions prises par des ingénieurs, a-t-elle ciselé. Je préfère des femmes qui jettent des sorts plutôt que des hommes qui construisent des EPR ».  

Beaucoup veulent agir « pour les habitants de la planète », mais n’ont aucun égard pour la fraternité institutionnelle qu’est la citoyenneté

Au-delà des conséquences sanitaires de ce qu’il faut bien nommer un nouvel obscurantisme, une schizophrénie s’opère dans le rapport à l’autre : beaucoup veulent agir « pour les habitants de la planète », mais n’ont aucun égard pour la fraternité institutionnelle qu’est la citoyenneté. Pour sauver la Terre, ils se replient sur une sorte d’autarcie – le foyer, la famille, la tribu. Ne voyant plus la politique et la Cité que comme la somme de contraintes illégitimes exercées par des corrompus ou des dictateurs, ils préfèrent faire confiance à leurs réseaux d’affinités – discussion sur un forum d’assidus yogis, commentaire Facebook d’une pointue en sophrologie – plutôt qu’aux « autorités ».  

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Ces dernières ont leur part de responsabilité : à ce titre, on ne dira jamais assez à quel point les errements du journal médical de référence, The Lancet (on s’est aperçu au début de la pandémie qu’il avait publié une étude biaisée par les conflits d’intérêts), ont eu des effets délétères. Tout comme les mensonges de notre gouvernement – paniqué – sur la question des masques. Mais, pour beaucoup, ces vicissitudes ont servi d’alibi à un discours antisystème pavlovien déjà bien ancré.  

De sorte que l’on assiste, dans une partie de la population, à l’essor simultané de deux méfiances : l’une envers la science, et l’autre envers la Cité en tant que lieu légitime de la vie civique. En cela il n’est pas surprenant que les adeptes des médecines douces ou alternatives soient surreprésentés parmi les soutiens aux mobilisations des dernières semaines (55% de sympathie, contre 34% dans la population en générale selon un sondage de l’Ifop pour le JDD).  

L’allergie face à la contrainte – même décidée collectivement – conduit à une régression politique et sociale inédite. A rebours du legs séculaire de la « vie morale », fondée par l’Antiquité, les antivax ont une définition adolescente de la liberté – « J’ai bien droit de faire ce que je veux » -, oubliant tout ce que ce concept a de complexe et d’élaboré, tant il repose sur un équilibre entre droits individuels, intérêt général, règle commune, soif de tout et limites légales. 

C’est, au reste, sur cette question des libertés que se fait la jonction entre la problématique des antivax et celle des anti-passe sanitaire, qui – soyons précis – ne sont pas toujours les mêmes. Parmi ces derniers, les plus logiques sont les libertaires ; ceux qui, allergiques plus encore au confinement qu’au passe sanitaire, étaient dès le départ en faveur de l’immunité collective par la circulation du virus. On leur objectera que certains ont essayé – comme Boris Johnson au Royaume Uni – et ont dû renoncer face à l’engorgement des services de réanimation. Mais encore une fois, ceux-là ont le mérite d’une cohérence qui n’étouffe pas d’autres hérauts des manifs anti passe. Ainsi, Florian Philippot, qui hurle aujourd’hui à la mesure dictatoriale, regrettait-il y a un an et demi à peine que les entorses au confinement – dispositif liberticide, s’il en est -ne soient pas plus sévèrement punies. 

Que l’on s’interroge sur la juste mesure d’une décision inédite prise par le gouvernement pour atteindre les objectifs de sa politique sanitaire, c’est sain et démocratique. Les deux chambres de la représentation nationale s’y sont penchées, une commission paritaire a façonné un compromis, et le Conseil constitutionnel, amendé le tout. On peut toujours déplorer que ce soit la solution du passe qui ait été décidée en premier ressort, mais prétendre que nous assistons là à un basculement historique dans l’autoritarisme, c’est danser une gigue dangereuse. Si c’est par opportunisme politique, c’est assez flemmard : le gouvernement a un bilan contestable sur maints sujets, et les prises ne manquent pas pour le critiquer. 

En réalité, surfer ainsi sur la démagogie des libertés, c’est s’attaquer à ce qui reste de chose commune. Par exemple : accepter la légitimité d’une mesure prise sur la base d’un constat médical clair – n’oublions pas que, de Didier Raoult à Jean-François Delfraissy, l’écrasante majorité des médecins acte l’efficacité du vaccin contre le risque de réanimation – et validée par la représentation nationale. Le reconnaître n’équivaut pas à dire qu’on aime le gouvernement ou sa politique. Mais pour que des cohésions transpartisanes puissent, parfois, émerger dans la société, il faut de la confiance. Dans les institutions, dans les expertises, et dans les corps intermédiaires. Or cette dernière s’anémie. C’est un poison létal pour les démocraties. 

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(*) Le Siècle vert, par Régis Debray (Gallimard). 

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