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dimanche, juillet 3, 2022

Albert Moukheiber : Science et philosophie, les bienfaits de la transdisciplinarité

En 1688, le philosophe Irlandais William Molyneux envoya une lettre à son collègue John Locke lui soumettant une expérience de pensée qui a occupé aussi bien les philosophes que les scientifiques depuis. La question était très simple : si une personne née aveugle – et capable de différencier des objets (par exemple un cube et une sphère) par le toucher, – voit un jour, sera-t-elle en mesure de reconnaître ces mêmes objets uniquement en les regardant ? 

Les deux correspondants de l’époque conclurent que la personne n’y arriverait pas. Pour Molyneux, bien que la personne ait acquis l’expérience du toucher, si elle recouvrait la vue sans avoir éprouvé le lien entre le toucher et la vue, il lui serait impossible pour elle de réussir le test. Ce questionnement était central pour Locke et ses collègues philosophes empiriques, car répondre positivement à la question de Molyneux confirme l’existence d’une idée innée, d’un espace commun entre les sens. Répondre négativement soutient l’argument selon lequel ces acquisitions de connaissances viennent d’un apprentissage par l’expérience. Malgré l’avis tranché de Locke et de Molyneux, des penseurs tels que Voltaire ou Diderot continuèrent à se pencher sur la question, sans que personne réussisse vraiment à apporter une réponse définitive. 

Puis, dépassant le cadre épistémologique et philosophique, elle finit par intéresser les chercheurs en neurosciences. Pour eux aussi, l’enjeu était important : une réponse positive impliquerait l’existence d’afférences biologiques cérébrales – c’est-à-dire des voies nerveuses spécifiques reliant les différentes aires sensorielles – que nous aurions dès la naissance. 

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Capacité apprise ou innée ?

En 2003, Pawan Sinha, professeur au Massachusetts Institute of Technology (MIT), et membre du projet Prakash, qui travaille sur les problèmes de cécité, développa un protocole pour essayer d’apporter une réponse définitive. Il identifia d’abord des personnes pouvant correspondre aux critères de Molyneux. Cinq patients, âgés entre 8 et 17 ans, aveugles de naissance, allaient se faire opérer pour acquérir la vue de manière totale. Ils furent choisis pour participer à l’expérience. Dans les quarante-huit heures suivant les opérations chirurgicales réalisées entre 2007 et 2010, les équipes de Richard Held, un collègue de Sinha, appliquèrent le fameux protocole et leur présentèrent des objets. Les résultats confirmèrent l’intuition des philosophes : les participants avaient réussi à identifier à distance ce qu’on leur montrait, avec un taux de succès de 58%, soit à peine mieux que le hasard. Cela semblait suggérer que la correspondance entre le toucher et la vue était une capacité apprise. Toutefois, l’équipe de Held ne s’arrêta pas là et décida de refaire passer le test cinq jours, sept jours puis cinq mois plus tard. Les résultats dans ces cas étaient nettement meilleurs et les taux de succès atteignaient 80 à 90% ! Cette amélioration fulgurante venait contredire nos philosophes et semblait indiquer qu’au moins une certaine forme de câblage biologique était déjà présente – mais inutilisée – dans les cerveaux de ces personnes. Cette fonction avait simplement eu besoin d’un laps de temps – relativement court – pour se mettre en route. L’interdépendance entre nos sens semblait donc être un facteur assez ancré dans notre biologie. 

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Cette expérience de pensée, ainsi que sa résolution, montre combien la transdisciplinarité entre la science et la philosophie est importante pour les deux disciplines. Une question posée au XVIIe siècle a aidé des neuroscientifiques du XXIe siècle à mieux comprendre notre perception et les liens qui existent entre nos sens. Nous avons une fâcheuse tendance à séparer les domaines qui s’intéressent à l’humain. La collaboration entre ces disciplines est une richesse à ne pas négliger. D’ailleurs, pour l’anecdote, en 2020, des chercheurs en entomologie – la branche de la zoologie dont l’objet est l’étude des insectes – ont même étudié le problème de Molyneux chez une population de bourdons pour voir s’ils avaient une représentation interne des objets qu’ils touchaient ou qu’ils voyaient, et les insectes ont réussi le test ! La transdisciplinarité peut donner des résultats assez surprenants et c’est bien ce qui la rend si précieuse. 

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