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mardi, juillet 5, 2022

Albert Moukheiber : Le théâtre de l’hygiène

Depuis la réouverture des restaurants en deux temps (19 mai pour les terrasses et 9 juin pour les salles), quelque chose a changé : une grande partie des établissements ont abandonné leur carte et menus, pour un QR code qu’on scanne pour avoir l’information sur notre téléphone. Objectif : éviter que plusieurs personnes ne touchent un même support en papier et risquent de se contaminer les unes et les autres. Dans une multitude d’autres commerces, on voit s’ériger des séparateurs en Plexiglas devant les visages des commerçants pour les protéger du flux de clients qui viennent leur parler. A l’entrée de quasiment tous les magasins, on peut désormais trouver des bouteilles de gel hydroalcoolique mises à disposition pour se frotter les mains et ainsi éviter de souiller les articles lors de sa visite. Toutefois, ces mesures sont-elles réellement efficaces pour combattre le virus, ou seraient-elles, comme l’a décrit Derek Thompson, journaliste à The Atlantic, assimilables à du « théâtre de l’hygiène » ? 

Très peu de chance de contracter le virus par une surface

Cette notion, développée dans les pas anglo-saxons, trouve son origine dans « le théâtre de la sécurité » décrivant une série de mesures prises par les Etats-Unis après les attaques du 11 septembre 2001 dans les aéroports mais qui, au fond, étaient plus cosmétiques qu’efficaces. Le théâtre de l’hygiène regroupe donc toutes les pratiques hygiéniques qui donnent une illusion ou une impression de protection sanitaire mais qui, finalement, ne serviraient pas à grand-chose pour limiter la progression du Covid-19. Certaines de ces dispositions demeurent ainsi en vigueur alors qu’elles avaient été instaurées au tout début de la pandémie, faute de données tangibles, lorsque nous ignorions si le virus était principalement aéroporté ou manuporté. Exemples ? Souvenez-vous, lorsque les autorités déclaraient que les masques ne servaient pas à grand-chose et qu’il fallait nettoyer les emballages de nos courses avant de les introduire dans le domicile familial. Toutefois, au fur et à mesure que nos connaissances sur le virus s’amélioraient, nous avons appris, d’une part, que la majorité des infections se font par voie respiratoire – l’agent infectieux se diffusant par aérosols – et, d’autre part, selon le Centre pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) américain, que les chances de contracter le virus par une surface contaminée sont de moins de 1 sur 10 000. Enfin, nous savons désormais que les mesures les plus utiles pour limiter les risques d’infection restent les masques (de qualité) et une bonne ventilation. Cela ne veut pas dire que se laver les mains est inutile, au contraire et indépendamment de la pandémie actuelle.  

Un faux sentiment de sécurité

Le problème avec le théâtre de l’hygiène, c’est l’allocation des ressources pour être efficace dans notre lutte contre la transmission du virus, qui n’est pas sans conséquences. Primo, il peut nous donner un faux sentiment de sécurité : en lavant nos mains avec du gel ou en voyant les autres le faire systématiquement en rentrant dans un lieu clos, on pourrait baisser la garde sur les masques alors qu’ils sont beaucoup plus efficients. Secundo, nettoyer de fond en comble chaque surface peut donner une impression d’action, une sorte de reprise de contrôle sur les risques qui semble plus engageante qu’ouvrir une fenêtre par exemple, tandis que nettoyer les chaises après chaque client au restaurant ne sert pas à grand-chose.  

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Et, tertio, ce théâtre individualise la réponse : lavez-vous les mains, mettez un masque, restez loin des autres. Ce sont des actions individuelles alors que nous savons aujourd’hui que les mesures les plus importantes doivent être généralisées au niveau des structures. Ainsi, dans une tribune publiée par la revue Nature sur le rôle crucial que jouent les environnements intérieurs dans la transmission du Covid-19, Jose-Luis Jimenez, un chimiste atmosphérique de l’université du Colorado, explique que « si on prenait la moitié de l’effort fourni sur la désinfection et qu’on l’investissait sur la ventilation, ce serait énorme ». Cela signifie débloquer des budgets pour améliorer les systèmes d’aération (écoles, musées, mairies et autres locaux publics) et installer des filtres d’air Hepa, plus coûteux mais plus performants ; bref, investir massivement pour un changement des infrastructures. Tout le contraire du théâtre de l’hygiène, qui se limite très souvent à des injonctions individuelles. Deux ans ou presque après les débuts de cette pandémie, il serait temps d’engager une réponse collective cohérente pour mieux y faire face. 

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