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mardi, juillet 5, 2022

Albert Moukheiber : La dégradation du discours politique n’a pas attendu Trump

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On entend souvent dire que le discours politique s’est dégradé, qu’il avait plus de fond et plus de substance autrefois et que l’on assiste aujourd’hui à une montée de la politique politicienne, aux discours creux. Mais peut-on considérer cette déliquescence de la parole politique comme un fait récent, une perception publique, ou encore s’inscrit-elle dans un mécanisme amorcé de longue date ? 

En 2019, Kayla Jordan qui travaillait alors pour le département de psychologie de l’université du Texas à Austin (Etats-Unis), et ses collègues ont examiné les tendances discursives des leaders politiques et des institutions culturelles sur un siècle pour étudier l’évolution de leur contenu sur le long terme. Le point de départ de l’étude était la présidence de Donald Trump et sa manière de parler de façon plus simpliste et plus directe que ses prédécesseurs. Plusieurs analystes avaient attribué son succès à ce style souvent fondé sur la « confiance en soi », paraître sûr de ce qu’on dit, indépendamment de la véracité de son contenu. Ce style s’oppose à un autre, fondé sur un lexique plus analytique utilisant des mots liés au contenu qu’ils illustrent. Rien à voir donc avec les discours de confiance qui ont tendance à utiliser des mots « fonctions » (des adverbes exagérés, des pronoms impersonnels) comme ceux qu’emploie souvent Trump. Les chercheurs ont voulu analyser la variabilité de ces deux facteurs linguistiques pour répondre à plusieurs questions : Est-ce que la communication des présidents des Etats-Unis a changé du premier style au second en l’espace de deux siècles ? Est-ce que de telles évolutions se reflètent sur des leaders politiques non américains ? Est-ce que ces changements s’appliquent aux autres membres de la classe politique ? Enfin, quelle est la part des évolutions culturelles ? 

Leurs résultats semblent montrer que, dans ses discours, Trump n’est finalement pas drastiquement différent de ses prédécesseurs. Sauf durant les débats, où il utilise effectivement un langage moins analytique. De manière plus surprenante, les chercheurs ont découvert que les discours analytiques étaient particulièrement majoritaires et stables aux XVIIIe et XIXe siècles mais qu’un virage s’opère au tout début des années 1900 avant que les discours fondés sur l’apparence d’être sûr de soi finissent par l’emporter. En cela, ce glissement s’effectue bien avant Internet et les réseaux sociaux, souvent pointés du doigt pour expliquer la déliquescence de la parole politique. 

 

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Les chercheurs ont ensuite fait les mêmes analyses sur les politiciens canadiens, australiens et du Royaume-Uni pour vérifier si ce phénomène était spécifique à la culture américaine ou s’il y avait une tendance psychologique commune chez les politiciens qui jouissent d’une très forte visibilité ainsi que de pouvoir décisionnels importants. Et, surprise, leurs résultats indiquent un changement similaire dans les autres pays étudiés mais qui, cependant, paraît moins important qu’aux Etats-Unis. Autre point discriminant, cette dégradation verbale s’amorce bien plus tard puisque, dans ces autres pays utilisateurs de la langue de Shakespeare, c’est autour des années 1980 que les politiciens commencent à employer massivement une rhétorique plus simpliste qui joue sur une illusion de confiance plus que sur un contenu construit. 

Au niveau de la classe politique, les chercheurs de l’université du Texas ont constaté que les mêmes tendances s’observent sur l’ensemble des parlementaires (sénateurs, députés…). Mais, là encore, de manière moins prononcée. Et ces tendances sont plus lentes et plus subtiles comparées au niveau présidentiel. Les chercheurs proposent l’hypothèse que ces décalages sont liés au fait que ces politiques se trouvent moins exposés en tant qu’individus et donc moins soumis à la loupe publique. 

Enfin, les chercheurs ont voulu voir si ces évolutions fortes s’inscrivent dans une tendance culturelle plus large. Ils ont donc analysé des livres et des articles de journaux non politiques sur la même période. Avant de constater qu’ils se démarquent clairement des évolutions liées au discours politique.  

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En conclusion, ces travaux de l’université du Texas montrent un phénomène qui se cantonne aux domaines politique et médiatique. Cet appauvrissement discursif semble être efficace pour séduire et apporter des réponses simples et autoritaires et attirer l’attention du citoyen au détriment d’un discours de fond et analytique. On devrait faire ce même travail en France. Et il serait intéressant de trouver quels changements systémiques on pourrait mettre en place pour revaloriser le discours politique et sortir de ce nivellement vers le bas. 

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