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vendredi, juillet 1, 2022

Albert Moukheiber : Homo numericus, une espèce avide de mauvaises nouvelles

Incendies, inondations, pandémie, attentats, agressions… Est-ce que cela vous arrive de lire compulsivement des nouvelles catastrophiques ou négatives sur les réseaux sociaux ? Si tel est le cas, vous êtes en train de faire du doomscrolling. Cet anglicisme combine le mot doom, qui signifie une sorte de désolation, de malheur ou d’apocalypse, et le mot scrolling : défiler sur son écran les nouvelles et actualités. Même si ce comportement n’a rien de nouveau, on l’observe de plus en plus depuis la pandémie de Covid-19. Plusieurs hypothèses peuvent l’expliquer. 

La première vient d’un besoin de compréhension et de clarté sur des sujets souvent invraisemblables, flous et négatifs. Par exemple, lorsque le virus Sars-Cov-2 est apparu, nous avions peu d’informations sur les conséquences d’une infection, des éventuelles pistes de soins ou les différents modes de transmission. Nous avons donc pu être tentés de lire « tout ce qui nous tombait sous les yeux », souvent au prix de la qualité, ce qui n’est pas sans conséquences. En effet, une étude menée en 2020 par le Pew Research Center de Washington (Etats-Unis), indique que les personnes s’informant principalement sur les réseaux sociaux – celles qui ont le plus de chances de faire du doomscrolling – se révèlent non seulement plus exposées aux fausses informations, mais ont aussi tendance à moins se documenter par le biais de canaux d’informations journalistiques. Bref, une inclination à s’informer moins bien sur le sujet qui les inquiète. 

La quantité plutôt que la qualité

Le deuxième facteur qui pourrait expliquer le doomscrolling est ce qu’on appelle le biais de négativité. Celui-ci consiste à accorder plus d’importance aux événements négatifs qu’à ceux plus neutres ou positifs. Ce biais si particulier reste difficile à décrypter, mais il pourrait être de nature évolutionniste : c’est-à-dire que dans un milieu traditionnellement « écologique », nous avions besoin de comprendre et de retenir ce qui pouvait nous faire du mal pour l’éviter. Et éviter ainsi le pire (une éventuelle mort). En agissant de la sorte, il serait donc moins important de retenir des informations positives ou neutres. Ce biais de négativité ne s’applique pas uniquement aux champignons mortels que pouvaient rencontrer nos lointains ancêtres. Il aurait traversé les générations pour se perpétuer dans le traitement des nouvelles auxquelles nous sommes exposés dans notre vie moderne. En effet, le psychologue Roy Baumeister de la Case Western Reserve University de Cleveland (Etats-Unis) et ses collègues ont montré dans un célèbre article intitulé « Bad Is Stronger than Good » (« Le mauvais est plus fort que le bien ») que ce biais de négativité se retrouve dans une multitude de comportements contemporains.  

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Surtout, selon eux, il ne se limite pas aux dangers « physiques » et pourrait illustrer cette attirance d’Homo numericus pour les informations négatives qui peut devenir compulsive. Une intuition confirmée en 2015 toujours outre-Atlantique par les travaux de Chang Sup Park, alors chercheur à la Bloomsburg University of Pennsylvania, indiquant que plus nous sommes exposés à des informations négatives et plus nous avons tendance à aller chercher encore plus d’informations de ce type et tomber dans une sorte de boucle qui s’autoalimente. 

Une question aussi technique

La troisième explication proposée au phénomène de doomscrolling est purement technique : les algorithmes des réseaux sociaux font émerger les informations qui vont retenir le plus notre attention et auraient bien tendance à privilégier les informations négatives. Le doomscrolling n’est pas sans impact sur notre psychologie en exacerbant certains troubles psychologiques préexistants, notamment ceux de l’humeur, l’anxiété, des pensées ruminantes et même certaines formes d’attaque de panique. 

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Existe-t-il des parades ? Jeffrey Hall, professeur d’études en communication à l’université du Kansas (Etats-Unis) propose plusieurs pistes : « entraîner les algorithmes » des plateformes en cliquant moins sur des nouvelles négatives, mettre en sourdine les amis sur les réseaux qui les partagent excessivement, et tout simplement moins utiliser les réseaux sociaux comme source principale d’information. Beaucoup de choses vont mal dans le monde, cela ne veut pas dire qu’il faut qu’on s’immerge en permanence dedans. Ne serait-il pas mieux de prendre un peu de recul ? Qui sait, cela nous laisserait peut-être le temps d’améliorer les choses. 

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