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mercredi, septembre 28, 2022

Pourquoi les antivax (et une partie des anti-passe sanitaire) ont tout faux

Lundi 16 août, 11 heures. Malgré la présence d’un vigile, une quarantaine de militants forcent l’entrée de l’hôpital François-Mitterrand de Pau. « On veut voir la direction », réclament les activistes. « On est à la frontière de Corée ici, c’est une honte ! Le serment d’Hippocrate, vous connaissez ? », vocifère un homme à la casquette rouge et aux tempes grises. L’objet de leur fureur ? Le passe sanitaire, et plus encore le vaccin contre le Covid-19. 

Au bout d’une demi-heure de raffut, alors que certains membres de l’escouade commencent à déambuler dans les services, le directeur des affaires générales les reçoit dans une salle de conférences. Le collectif déroule son argumentaire. « Comment pouvez-vous obliger des gens à avoir une injection qui a une autorisation de mise sur le marché provisoire et qui est en phase d’expérimentation ? » s’indigne une sexagénaire. Une dame âgée invoque un produit toxique, le SM-102, dans le Moderna. A l’autre bout de la salle, un homme en tee-shirt siglé « Death » interroge sur les effets secondaires : « Expliquez-moi les pathologies qui sont sorties suite au vaccin : les jeunes filles qui perdent leurs règles, donc elles vont être stériles, les gens qui perdent leurs bras. » Plusieurs fois, les débats s’enveniment. « Pourquoi vous ne soignez pas ? » enrage une quadragénaire. « L’Institut Pasteur a reconnu les soins par ivermectine. Personne n’en parle, le gouvernement a commandé tellement de vaccins qu’il faut tous les envoyer », affirme un vieux monsieur devant elle. Au bout d’une heure, ces citoyens en colère repartent en rouspétant. 

On pourrait sourire devant les arguments avancés par cette poignée de militants. On aurait tort. Selon un sondage OpinionWay réalisé à la mi-juillet, 16 % des Français refusent toujours la piqûre. A la mi-août, 34 % soutenaient l’opposition au passe sanitaire (Ifop). Ces réfractaires partagent parfois l’une ou l’autre des idées du cortège de Pau. Elles correspondent à des rumeurs qui circulent sur Internet, toutes démenties par les études scientifiques. Ainsi le SM-102, un lipide, n’est dangereux qu’en cas de combinaison avec du chloroforme. Ce n’est pas le cas dans le vaccin Moderna. Il n’y a eu aucun exemple répertorié d’amputation causée par la vaccination contre le Covid. Et si des troubles menstruels ont bien été signalés à l’Agence nationale de la sécurité du médicament, aucun impact sur la fertilité n’a en revanche été démontré. 

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La France a rattrapé le Royaume-Uni ou Israël

Toutes ces balivernes n’ont, fort heureusement, pas convaincu une majorité de Français : 83 % des plus de 12 ans se trouvaient complètement vaccinés au 28 août, ou avaient déjà réalisé une première injection. Soit plus de 48 millions de personnes. Le gouvernement espère atteindre les 50 millions début septembre. Certains ont été convaincus par la très bonne efficacité des vaccins qui, malgré le variant Delta, continuent à protéger à 97 % contre le risque de faire une forme grave. D’autres s’y sont résolus à reculons, contraints par le passe sanitaire. Mais enfin, le résultat est là : alors que plus de la moitié de nos concitoyens se disaient hésitants en décembre, la France se trouve désormais dans le peloton de tête des pays les plus vaccinés au monde, dépassant même le Royaume-Uni ou Israël. Les arguments des cortèges contre le passe sanitaire ont échoué à faire douter, au-delà des 9 millions d’indécrottables réfractaires isolés par les sondages.  

Faut-il dès lors s’inquiéter d’une frange d’agités, bruyante certes, mais très minoritaire, et qui évolue de plus en plus dans un monde parallèle? D’un point de vue sanitaire, assurément. Car il est aujourd’hui devenu impossible de le nier : les antivaccins ont du sang sur les mains. Si la formulation peut paraître brutale, la situation aux Antilles le montre dramatiquement : « La vague en Guadeloupe et en Martinique est bien plus forte que tout ce que nous avons connu dans l’Hexagone, avec des patients qui auraient besoin d’aller en réanimation pour lesquels il n’y a pas de place. Avec seulement la moitié de la population vaccinée, et non juste 20 %, cette situation aurait peut-être été évitée », déplore l’épidémiologiste Renaud Piarroux, chef de service à la Pitié-Salpêtrière (AP-HP). Même constat, dans une moindre mesure, à Marseille, où il faut désormais évacuer des malades vers d’autres régions. Le scepticisme affiché par des personnalités locales comme le réanimateur Louis Fouché ou, pis encore, Didier Raoult, a certainement joué dans les hésitations de la population. « Le Pr Raoult a une voix qui porte à Marseille, notamment dans les quartiers populaires, justement ceux dont les habitants, moins vaccinés que la moyenne, remplissent nos services de réanimation », assure Jean-Luc Jouve, président de la commission médicale d’établissement de l’Assistance publique – hôpitaux de Marseille. Parue samedi, une étude en pré-publication de chercheurs de l’université de Montpelier (en collaboration avec les CHU de Nîmes et Caen) estime à 47 400 le nombre de décès qui ont pu être évités en France grâce à la vaccination. 

Soyons clairs, les antivax ne vont pas nous empêcher d’atteindre l’immunité collective. Avec l’arrivée du variant Delta, cette perspective est de toute façon devenue « une chimère », comme le confirme l’épidémiologiste Mircea Sofonea : « Ce mutant très contagieux réduit l’efficacité des vaccins contre l’infection. Il est désormais certain que la vaccination ne permettra pas de faire disparaître le virus, ni même, à elle seule, de contenir l’épidémie. Les gestes barrière resteront nécessaires. » 

Pour autant, le variant Delta rend plus essentiel que jamais d’atteindre une couverture vaccinale le plus élevée possible : « Plus le nombre de personnes vaccinées sera important, moins le virus pourra circuler, et moins nous serons obligés de prendre des mesures contraignantes. Cela contribue aussi à protéger les personnes âgées ou immunodéprimées chez qui le vaccin fonctionne moins bien, et les enfants qui ne peuvent être vaccinés », plaide le Pr Alain Fischer, président du Conseil d’orientation de la stratégie vaccinale. Cet été, grâce aux vaccins, la vague a été relativement modérée dans la majeure partie de la métropole, mais tous les épidémiologistes insistent : nul ne peut prédire l’effet de la conjonction d’un nombre de contaminations encore élevé avec la rentrée scolaire et l’arrivée d’une météo automnale, plus propice au virus.  

Convaincre les réticents

Le niveau actuel de vaccination, bien que très élevé, ne nous prémunit pas totalement de nouvelles tensions sur l’hôpital. « Sans compter que les équipes sont fatiguées, et que nous avons enregistré beaucoup de départs, difficiles à remplacer. Dans ces conditions, il n’est pas nécessaire d’avoir une vague aussi importante que la première ou la troisième pour perturber le système de santé », estime le Pr Jean-Daniel Lelièvre, chef du service des maladies infectieuses à l’hôpital Henri-Mondor de Créteil.  

Toute la question aujourd’hui est donc de savoir jusqu’où il sera possible d’aller : 90 % ? 95 % des plus de 12 ans ? « C’est difficile à dire précisément, mais on voit bien que la part de la population réfractaire continue de diminuer », souligne Alain Fischer. Il y a probablement encore quelques points à gagner sur les publics éloignés du soin, les 15 % de plus de 80 ans qui n’ont toujours pas eu d’injection, et les plus précaires. « Nous sommes dans la vaccination de la ‘start-up nation’, vous prenez rendez-vous avec votre appli, vous récupérez votre code QR, et il y a toute une partie de la population pour qui cela ne veut rien dire », avance Laurent-Henri Vignaud, coauteur d’Antivax. La résistance aux vaccins du XVIIIe siècle à nos jours. 

Et au-delà ? « Les études récentes évaluent à 15 % la proportion de personnes qui ont entendu, notamment sur les réseaux sociaux, des choses tellement inquiétantes qu’ils préfèrent s’abstenir et attendre, dont 5 % à 10 % de réticents forts, mais c’est très évolutif », rapporte Jocelyn Raude, chercheur en psychologie sociale à l’Ecole des hautes études en santé publique. Parmi les craintes les plus fréquemment exprimées, le manque de recul, le risque de survenue d’effets indésirables à long terme, ou la modification de notre patrimoine génétique. Autant de peurs infondées : « Il y a un malentendu sur la question du recul. Il ne s’agit pas d’une question de temps, car on n’a jamais vu d’effet secondaire apparaître à distance de l’injection : passé six mois, il n’y a vraiment aucun signal. Il s’agit d’un recul en nombre de personnes vaccinées, pour voir émerger les effets indésirables rares », relève le Pr Lelièvre. Aujourd’hui, il n’y a donc plus vraiment de crainte à avoir – et certainement pas de voir son ADN modifié, puisque l’ARN contenu dans le vaccin ne pénètre pas dans le noyau de nos cellules.  

« Parmi les plus réticents, on trouve souvent les partisans de pratiques médicales alternatives, notamment dans les déserts médicaux, où les médecins généralistes ont peu à peu été remplacés par ces thérapeutes », déplore Jocelyn Raude. Ennuyeux, alors que les études montrent que de toutes les stratégies de promotion de la vaccination celle qui fonctionne le mieux passe par la communication des professionnels de santé locaux. « A cela s’ajoutent la contestation de l’Etat, et le fait de ne plus se trouver totalement maître de son corps », complète Laurent-Henri Vignaud. Ce n’est pas tant le vaccin que ces militants-là combattent que l’empiètement sur les décisions individuelles. Cet argumentaire a nourri la contestation du passe sanitaire, accusé de nous faire basculer dans un régime autoritaire, comme Florian Philippot, Nicolas Dupont-Aignan ou François Asselineau l’ont prétendu dans les manifestations de cet été. 

Quand nos voisins saluent le passe sanitaire

Eux assument une méfiance à l’égard de l’injection, mais de la France insoumise au Rassemblement national en passant par les écologistes, d’autres opposants à Emmanuel Macron louvoient davantage. Officiellement pour la vaccination, mais contre le passe sanitaire : cette position est-elle intellectuellement tenable, si l’on part du principe que le vaccin, gratuit, est largement bénéfique? Vacciné depuis mars, le journaliste de Libération Jean Quatremer, de tendance libérale, s’oppose au passe sanitaire. Il déplore « un amalgame » fait par les médias. « On a systématiquement assimilé les antipasse sanitaire aux antivax, et les antivax aux antisémites. On est ainsi pris au piège si on est contre le passe sanitaire, qui, je le rappelle, est une mesure politique. » A l’écouter, ce serait « la porte d’entrée vers une société de surveillance, dans laquelle le regard sur son voisin devient suspicieux ». Pourtant, quand on creuse la rhétorique d’opposants au passe sanitaire, l’obsession du vaccin revient souvent tel un boomerang. Auteure d’une tribune contre l' »impasse sanitaire » qui a réuni l’Insoumis François Ruffin et le conservateur François-Xavier Bellamy, Barbara Stiegler, professeure de philosophie politique à l’université Bordeaux-Montaigne, pointe ainsi « des risques de complications cardiaques pour les jeunes » (2,7 cas pour 100 000 vaccinés selon une étude de grande ampleur de la caisse de santé israélienne et de l’université Harvard), et préconise la vaccination avant tout pour les personnes fragiles. Habituée à questionner les vaccins au nom de sa phobie de « Big Pharma », l’eurodéputée Michèle Rivasi clame que les remontées sur les effets secondaires laisseraient à désirer du fait des « labos »… 

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L’infectiologue Eric Caumes, chef de service à la Pitié-Salpêtrière, déplore la politisation d’une question de santé publique, un phénomène renforcé par la campagne électorale. Selon lui, « le passe sanitaire a servi à faire prendre conscience qu’il est essentiel de se faire vacciner pour le bien collectif. Dans une épidémie, la réponse ne peut être individuelle. Il est urgent que nous changions de boussole, car cette société vire vraiment à l’individualisme forcené, au détriment d’autrui ». Il est d’ailleurs cocasse d’entendre les opposants au passe sanitaire pester contre une dérive autoritaire supposée si française, et voir que nos voisins italiens ou allemands nous imitent. Grand quotidien allemand de droite, Die Welt salue une « stratégie qui fonctionne ». Hebdomadaire britannique de gauche, le New Statesman souligne lui qu' »il y a deux fois plus de Français se faisant vacciner chaque jour que de manifestants dans la rue chaque semaine ». Conclusion du magazine : « Si le passeport sanitaire était un échec, les autres pays européens ne suivraient pas cet exemple. Or c’est ce qu’ils sont en train de faire. » 

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