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mercredi, septembre 28, 2022

Tourisme spatial : Bezos, Branson, Musk la bataille du tout à l’ego

Près de vingt ans qu’ils se tirent la bourre pour devenir le premier à envoyer des touristes dans l’espace, plus précisément à une centaine de kilomètres d’altitude, là où se situe la ligne de Karman séparant notre atmosphère du début du firmament. Vingt années déjà. Jeff Bezos a créé Blue Origin en 2000, suivi par Elon Musk et SpaceX en 2002, puis, enfin Richard Branson avec Virgin Galactic en 2004. Et le sprint final aura lieu dans quelques jours. Longtemps Elon Musk a paru le plus avancé puisque la formidable réussite de son lanceur Falcon 9 lui permettrait de remporter la mise d’un claquement de doigts : balancer quatre inconnus à bord d’un de ses vaisseaux Dragon qui desservent déjà la station spatiale internationale (ISS) serait techniquement aisé (26 vols entre la version cargo et la version vaisseau habité baptisée « Crew Dragon »). SpaceX d’ailleurs a noué un partenariat avec la société Space Adventures, basée près de Washington, pour organiser ce type de road trip. Cette dernière reste connue pour avoir servi d’intermédiaire afin de propulser huit riches touristes en direction de l’ISS entre 2001 et 2009 pour quelques dizaines de millions de dollars chacun. Et elle a plutôt bien travaillé puisque la mission Inspiration4 qui embarquera Jared Isaacman (fondateur de Shift Payments) a déjà un équipage complet et devrait décoller le 7 septembre 2021. 

Ils ne jouent pas dans la même catégorie

Mais Elon Musk ne s’est pas précipité. Pour une raison simple : il considère qu’il ne joue pas dans la même catégorie que ses concurrents. Comme s’il développait des Formule1 lorsque Branson et Bezos s’affronteraient dans une course de karting. Et, en termes de distances, il n’a pas tort. SpaceX ne fait pas vraiment du tourisme spatial. L’équipage qui partira en septembre atteindra non pas 100 mais 540 kilomètres d’altitude, c’est-à-dire bien au-dessus de la station spatiale internationale où plus personne n’a été depuis près de trente ans (mise en orbite du télescope Hubble en 1991) ! Et la balade en impesanteur ne durera pas quelques minutes mais trois jours. Bref, difficile de parler de tourisme spatial puisque Inspiration4 a tout d’une vraie mission d’astronautes. Décoller à bord d’une fusée Falcon 9 et devoir supporter une accélération violente, puis séjourner soixante-douze heures dans une capsule dépouillée mais finalement assez spartiate, nécessitera un réel entraînement qui n’a rien à voir avec les sauts de puces proposés par Branson et Bezos. Il s’agira même d’une mission exceptionnelle lorsque l’essence même du tourisme spatial consiste à envoyer un grand nombre de personnes pour un coût « accessible » (c’est-à-dire plusieurs centaines de milliers de dollars et non pas des dizaines de millions) à de larges bourses (et non à des ultra-riches) et à un rythme répété. 

Pour ce faire, la fictive ligne de Karman demeure la juste frontière. Celle qui permet donc d’offrir environ 3 minutes pour flotter en apesanteur et offre une vue douce pour observer la courbure de la Terre. Deux sensations qui devraient être l’extase décrite par les privilégiés qui pourront décoller soit depuis le Texas pour Blue Origin, soit depuis le Nouveau-Mexique où se situe le très futuriste « Spaceport America » de Virgin. Mais là encore, même si la préparation des touristes n’a rien à voir avec celle d’astronautes professionnels, les deux sociétés ont choisi des options radicalement différentes.  

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Commençons par celui qui faisait le plus de tapage, à savoir le truculent Richard Branson au sourire ultra-bright : ses équipes ont développé non pas un mais deux engins. Dans quelques jours, 4 passagers et 2 pilotes prendront place sous un gros avion, baptisé SpaceShipTwo et à bord d’un vaisseau ( VSS Unity). Comme un aéronef classique, SpaceShipTwo part d’une piste de décollage, atteint une altitude de 15 000 mètres, largue le VSS Unity qui, véritable fusée, allumera ses moteurs afin de monter à 100 kilomètres d’altitude. Une fois les trois minutes exceptionnelles passées, la phase de descente se fera en douceur avant de regagner le Spaceport en se posant sur une de ses pistes d’atterrissage. Branson a toujours aimé faire parler de lui et les avancées de Virgin Galactic ont souvent fait la Une des médias. Jusqu’à ce que le programme subisse une série de revers qui ont vu le milliardaire britannique se montrer un peu plus discret. En réalité, le concept d’un double vaisseau est clairement novateur et audacieux. Il n’en demeure pas moins doublement plus risqué puisqu’il multiplie les risques d’incidents sur les différents moteurs, une phase de descente où le vaisseau doit se cabrer avant de gagner en stabilité, etc. Au-delà du mois de juillet, Richard Branson et son équipe auront à prouver que leur système est le plus pertinent et surtout, auront une fiabilité à démontrer. 

Blue Origin reste le plus convaincant

Les choses sont un peu différentes pour Jeff Bezos puisque, lui, utilise le New Shepard, une fusée plus traditionnelle et en taille réduite (18 mètres de haut) dont la principale difficulté est de décoller et d’atterrir comme celle de Tintin. Sauf que l’atterrissage se fait pour récupérer le lanceur, mais que la capsule où se trouveront les membres d’équipage, se posera de son côté en chute libre grâce à 3 parachutes et des rétrofusées. Avec une vitesse maximale inférieure à 5 000 kilomètres/heure (km/h), le décollage promet d’être un peu rude mais rien à voir avec celui d’un lanceur comme la Falcon 9 de SpaceX qui doit atteindre l’orbite basse (28 000 km/h). L’atterrissage, lui aussi sera un peu dur dans le désert mais normalement peu risqué. Enfin, dans cette dernière ligne droite vers le premier vol du tourisme spatial Blue Origin s’est montré plus convaincant. Fidèle à la devise Gradatim ferociter (« pas à pas, férocement », en latin), et filant la métaphore du lièvre et de la tortue de La Fontaine, Jeff Bezos a fait moins de bruit que ses concurrents mais a mené 15 vols d’essais parfaitement exécutés avec son New Shepard et sa capsule. Chaque atterrissage a semblé remarquablement maîtrisé. Et aujourd’hui Blue Origin semble réunir les meilleurs atouts pour un vol inaugural réussi. Pour cette raison, l’annonce d’un lancement le 20 juillet a sonné comme un coup de tonnerre dans ce petit milieu de l’aéronautique.  

Une bataille d’ego

Le reste n’est qu’une affaire de marketing. Bezos lorsqu’il annonce la date de lancement, promet de faire le voyage avec son frère : « La plus grande aventure, avec mon meilleur ami » (sic), a-t-il détaillé non sans ridicule dans une vidéo. Avant de révéler aussi qu’un troisième passager a payé son billet… 28 millions de dollars qui seront bien évidemment reversés à une fondation destinée à « encourager les jeunes à travailler dans le milieu scientifique ». Une somme record bien éloignée du prix du ticket d’origine (autour de 200 000 dollars). Et comme il faut chaque jour renchérir, Bezos vient d’annoncer que le dernier passager sera Wally Funk qui fit partie du programme privé « Mercury 13 » – 13 femmes ayant passé les mêmes tests que les astronautes masculins sélectionnés dans le cadre du programme Mercury de la Nasa pour aller sur la Lune. Le symbole est merveilleux : une femme qui avait « fait le travail mieux et plus vite que n’importe lequel des hommes (…) qui voulait devenir astronaute. Mais que personne ne voulait prendre ». Une femme surtout de 82 ans, qui devant la légende John Glenn (77 ans), deviendra donc la personne la plus âgée à voyager dans l’espace.  

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Le coup de com’ de Bezos ressemble à ceux de Musk ou de Branson. Ce dernier n’a d’ailleurs pas manqué de riposter en tentant de lui couper l’herbe sous le pied : via un communiqué de presse, Virgin Galactic prévoit désormais son premier vol à partir du 11 juillet avec Branson à son bord « sous condition de la météo et de vérifications techniques ». Un ultime coup de bluff du Britannique refusant de se faire coiffer sur le poteau que l’on peut espérer sans conséquence. Atteindre le firmament même à 100 kilomètres d’altitude demeure une aventure risquée qui vaut autre chose qu’une bataille de tout à l’ego.  

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