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mercredi, septembre 28, 2022

Cancer, Parkinson, troubles neurologiques… Un lien « fort » établi entre pesticides et six maladies

La première version de l’expertise de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), publiée en 2013, avait fait grand bruit. Cette version actualisée, publiée ce mercredi 30 juin, devrait en faire tout autant. Ce document confirme, comme en 2013, la présomption forte d’un lien entre l’exposition professionnelle aux pesticides et quatre pathologies : trois cancers – le lymphome non hodgkinien, le myélome multiple et le cancer de la prostate -, ainsi que la maladie de Parkinson. Il met aussi en évidence une présomption forte entre l’exposition professionnelle aux pesticides et deux « nouvelles » pathologies : les troubles cognitifs – altération des fonctions cérébrales telles que la mémoire ou le raisonnement, pouvant évoluer vers la démence – et des maladies respiratoires, la bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO) et la bronchite chronique. 

Pour parvenir à cette conclusion, une dizaine de chercheurs multidisciplinaires – des professeurs en santé du travail, épidémiologistes, statisticiens, etc. – ont analysé, pendant plus de trois ans, plus de 5300 rapports, études scientifiques. Ils ont examiné le lien entre une vingtaine de pathologies et des pesticides et ont analysé les effets sanitaires de deux substances actives et d’une famille de pesticides : le chlordécone, le glyphosate et les fongicides inhibiteurs de la succinate déshydrogénase (SDHi). Leur but : tenter de répondre aux questions que de nombreux agriculteurs, scientifiques ou citoyens se posent sur ce sujet aussi passionnant que polémique. 

L’expression « la dose fait le poison » résume sans doute le mieux l’épineux problème auquel les chercheurs ont dû faire faire face. Car pour prouver la toxicité d’un produit, il convient de disposer d’études in vitro – sur des cellules en laboratoires -, sur des animaux et, mieux encore, sur des populations humaines suivies pendant des années. Il faut également mesurer la durée et la quantité de l’exposition des différentes populations aux pesticides et faire le tri entre les différentes molécules. Une tâche particulièrement ardue chez les agriculteurs, qui sont exposés à de multiples substances. Heureusement, les travaux publiés ces dernières années sont de plus en plus détaillés et ciblent désormais des pesticides et des populations précises. Mais si le rapport permet de lever des doutes, de confirmer des craintes et d’apporter de nouvelles informations, « il reste encore de nombreux points à investiguer, et beaucoup de zones d’ombre, a prévenu Isabelle Baldi, épidémiologiste et professeur de santé du travail à l’université de Bordeaux, lors de la conférence de presse organisée ce mercredi. Il faut continuer de lancer des recherches agronomiques, mais aussi des recherches en santé, car il existe encore des maladies pour lesquelles nous avons très peu d’études scientifiques aujourd’hui ».  

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Comment lire ces travaux ?

Afin d’informer le grand public de son travail, l’Inserm a publié un communiqué de presse, mais également un résumé de 3 pages ainsi qu’une synthèse de 164 pages, consultable gratuitement. Le rapport complet, de plus de 1000 pages, est quant à lui payant (80 euros) pendant six mois. Il sera accessible gratuitement à la fin de ce délai. Mais avant de se plonger dans ces documents, il convient de rappeler quelques informations. 

Le terme « pesticides », parfois flou pour le grand public, est détaillé d’emblée par le groupe d’experts. « Il regroupe l’ensemble des produits utilisés pour lutter contre les espèces végétales indésirables (herbicides) et les organismes jugés nuisibles (insecticides et fongicides) ». Ces produits, majoritairement utilisés dans l’agriculture, mais parfois à titre individuel – désherbage de maison, etc. – se retrouvent en concentration plus ou moins forte dans l’environnement : l’air, des poussières, des denrées alimentaires etc.  

S’il existe une centaine de familles chimiques de pesticides et environ un millier de substances actives, il faut compter environ 10 000 spécialités commerciales, puisque les sociétés qui vendent ces produits peuvent ajouter d’autres molécules – des adjuvants – pour renforcer leur action, ce qui rend la tâche encore plus ardue pour les scientifiques.

Inserm

Les chercheurs ont donc établi une différence entre l’exposition professionnelle, qui vise les personnes qui utilisent régulièrement ces produits, comme les agriculteurs, et l’exposition environnementale, qui concerne les populations riveraines des zones agricoles, la population générale ou des populations plus sensibles comme les enfants.  

L’Inserm a aussi classé les différentes présomptions de liens entre exposition des différentes populations aux pesticides et la survenue d’une maladie en trois catégories : « lien fort » (++), qui sous-entend une forte probabilité qu’une maladie soit liée à l’exposition à un pesticide, « moyen » (+) et « faible » (±), qui indique que les preuves sont encore insuffisantes et que d’autres études sont nécessaires. Interrogée sur ce classement, Luc Multinger reconnaît qu’il s’agit d’une question sensible. « C’est un peu comme décider de mettre une limitation à 80 ou 90 km/h, illustre-t-il. Pour le déterminer, nous avons notamment pris en compte la qualité des études sur chaque sujet, le nombre de personnes incluses, la méthodologie, etc. »  

Alzheimer, troubles anxio-dépressifs, cancers…

L’expertise confirme la présomption forte d’un lien entre l’exposition professionnelle aux pesticides et quatre pathologies. Elle met également en évidence une nouvelle présomption forte de lien entre l’exposition professionnelle aux pesticides et les troubles cognitifs et la bronchopneumopathie chronique obstructive. Une présomption de lien moyenne a aussi été mise en évidence entre l’exposition aux pesticides, principalement chez les professionnels, et la maladie d’Alzheimer, les troubles anxio-dépressifs, certains cancers (leucémies, système nerveux central, vessie, rein, sarcomes des tissus mous), l’asthme et des pathologies thyroïdiennes. 

  • Concernant les lymphomes non hodgkiniens (LNH), des liens entre l’exposition au malathion, au lindane, au DDT et aux organophosphorés (++) avaient été identifiés dès 2013. Mais des données récentes permettent désormais de « conclure à une présomption de lien plus forte en 2021 pour le diazinon (++) et le chlordane (+) », indique le rapport de l’Inserm. Un niveau de présomption faible est rapporté pour la première fois pour le dicamba (±). Concernant le glyphosate, la présomption de lien est renforcée pour l’exposition professionnelle, en passant de faible (±) en 2013 à moyenne (+) aujourd’hui. « Nous ne sommes pas passés à fort parce qu’il n’existe pas encore de vision très claire sur la relation ‘dose-réponse’, justifie Luc Multigner. Il faut comprendre que les outils de mesures d’exposition sont très hétérogènes selon les études scientifiques, qui ne mesurent pas toutes les mêmes fréquences d’exposition, ni les mêmes durées et intensités d’utilisation. Une récente méta analyse de trois cohortes française, américaine et norvégienne conclut par exemple que le risque est fort entre le glyphosate et le LNH, mais dans le détail, seule la cohorte norvégienne apporte cette preuve, dans la cohorte française, il n’y a pas d’effet significatif : il existe donc encore beaucoup d’incertitudes. »
  • Pour les myélomes multiples, des liens moyens avec des substances actives sont mis en évidence pour la première avec la perméthrine (+). Pour le carbaryl, le captane, le DDT et le glyphosate (±), les liens sont en revanche considérés comme faibles.
  • « Pour le cancer de la prostate, les conclusions du rapport de 2021 ne font que confirmer celles de 2013, résume Luc Multinger. L’exposition à des pesticides dans les circonstances professionnelles – pour les agriculteurs – est associée à une augmentation de cette pathologie. Il reste difficile de déterminer quelles substances sont directement responsables, mais la plupart sont interdites aujourd’hui ». Les chercheurs pointent néanmoins du doigt certains insecticides organophosphorés comme le fonofos (+), déjà épinglé en 2013. La nouvelle analyse met aussi en évidence le rôle du terbufos (+) et du malathion (+) ainsi que d’un insecticide organochloré, l’aldrine (+). Enfin, les travaux des chercheurs soulignent un risque plus élevé de développer une forme agressive de la maladie, suggérant ainsi un potentiel rôle sur la progression de la maladie et pas uniquement sur la survenue. Pour le chlordécone, un pesticide longtemps utilisé aux Antilles et aujourd’hui interdit, l’expertise conclut à « un niveau de présomption fort (++) entre l’exposition au chlordécone de la population générale et le risque de survenue de cancer de la prostate ».
  • Pour la maladie de Parkinson : les données confirment le lien avec le paraquat (+) et de nouvelles études évoquent des liens avec une présomption faible (±) avec des matières actives de la famille des fongicides dithiocarbamates (zinèbe, zirame et mancopper). Les nouvelles études sur l’exposition des riverains des terres agricoles suggèrent une présomption faible du lien avec les pesticides en général.
  • La présomption d’un lien entre survenue de troubles cognitifs chez les agriculteurs et l’exposition aux pesticides est passée de moyenne à forte (++), principalement à cause des organophosphorés. Les études les plus récentes se sont élargies aux riverains de zones agricoles ou à la population générale et ont permis de conclure à une présomption moyenne (+).
  • Une présomption forte entre l’exposition professionnelle aux pesticides et la survenue de BPCO et de bronchite chronique est désormais établie. Un lien est identifié entre 17 substances actives et une pathologie ou une atteinte d’un paramètre de la fonction respiratoire avec en majorité un niveau de présomption faible (±). Pour évaluer la plausibilité biologique de ce lien, trois effets ont été étudiés en toxicologie (stress oxydant, mitotoxicité et immunomodulation) et parmi ces 17 pesticides, 11 sont associés à au moins deux effets toxicologiques et deux, la perméthrine et le chlorpyrifos, aux trois effets.

Quant aux cancers du sein chez la femme, « nous ne parvenons pas à conclure qu’il existe un lien avec cette pathologie et l’exposition aux pesticides, à l’exception de quelques pesticides qui ont été interdits depuis fort longtemps, mais qui persistent dans l’environnement, mais dont la persistance diminue de plus en plus », pointe Luc Multigner. 

Existe-t-il des molécules toujours autorisées qui sont particulièrement inquiétantes aujourd’hui ? Interrogés sur ce point, les experts de l’Inserm n’ont pas tous répondu à l’unisson. « Il existe 400 molécules autorisées sur le marché aujourd’hui. Nous ne pouvons pas nous focaliser sur une seule », balaye ainsi Isabelle Baldi. Notre vision de la science est très orientée par les études anglo-américaines, qui constituent la majorité des études scientifiques, poursuit-elle. Or, ils n’ont pas les mêmes règles et systèmes que chez nous : par exemple, nous utilisons principalement des fongicides en France, et très peu d’études sont disponibles sur ce sujet ». Néanmoins, son collègue Luc Multinger estime que les pyréthrinoïdes et les organophosphorés, fortement soupçonnés d’être liés à la survenue de troubles cognitifs, semblent particulièrement préoccupants.  

Les enfants passés à la loupe

L’Inserm s’est également penché sur les populations à risque, et souligne que « la grossesse et la petite enfance sont d’une plus grande vulnérabilité face à la présence d’un événement ou agent toxique ». En d’autres termes, l’exposition durant la grossesse peut potentiellement être plus nocive pour l’enfant qu’une exposition aux mêmes doses chez l’adulte. Les experts évoquent ainsi une « présomption forte » de lien entre les « leucémies aiguës » chez l’enfant et l’exposition aux pesticides de la mère pendant la grossesse. Même l’exposition du père semble parfois pouvoir jouer : il existe une « présomption moyenne » pour la « leucémie aiguë lymphoblastique » de l’enfant « en cas d’exposition professionnelle » du père « en période préconceptionnelle ». 

L’exposition aux pesticides lors de la grossesse peut provoquer divers troubles. Le lien est estimé fort entre les troubles du comportement, comme l’anxiété, et l’exposition au pyréthrinoïdes, mais aussi entre les altération des capacités motrices, cognitives et sensorielles et l’exposition aux organophosphorés.

INSERM

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Pour les tumeurs du cerveau et de la moelle épinière, l’expertise conclut à une « présomption forte d’un lien » avec l’exposition professionnelle des parents avant la naissance. Le même niveau de présomption existe pour le lien entre l’exposition de la mère aux pesticides pendant la grossesse et « les troubles du développement neuropsychologique et moteur de l’enfant », ou encore « des troubles du comportement telle que l’anxiété ». 

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